mercredi 8 juillet 2009

INTERRUPTION MOMENTANEE

En raison d'une erreur de serveur, DANGER POESIE sera fermé jusqu'au 16 juillet prochain. Nous reprendrons avec la deuxième partie de l'hommage au poète italien Ferruccio Brugnaro. A partir d'octobre 2009, une revue imprimée et abondamment illustrée sera présentée au Salon du Livre de Mouans-le-Sartoux. A la semaine prochaine, André Chenet

lundi 22 juin 2009

LE PRINTEMPS MÛRIT LENTEMENT



Ferruccio Brugnaro est né à Mestre en 1936 et vit à Spinea. Poète autodidacte très engagé socialement, il a gagné sa vie en travaillant comme ouvrier à partir des années cinquantes. Pendant de nombreuses années il a fait partie du Comité d’Entreprise de Montefibre – Montedison et, durant plusieurs décennies il a été un des protagonistes du mouvement ouvrier.
En 1965, il commence à distribuer dans les quartiers, les écoles, parmi les travailleurs en lutte, ses premiers polycopiés de poésie, récits et réflexions. Il est l’un des premiers en Italie à diffuser la poésie sous forme de tracts. Ses œuvres ont été publiées dans de très nombreuses revues.

« L’amour et la poésie ne s’achètent ni ne se vendent dans aucun supermarché. Le marché n’existe pas pour la poésie et l’amour. La femme et l’homme ont encore en mains ces formidables instruments pour combattre chaque forme d’exploitation d’un cercle restreint de personnes sur d’autres, de peuples sur d’autres peuples entiers. Les extraordinairement dures actions de la femme et de l’homme, avec le soutien déterminant de la poésie et de l’amour, abattront toutes les violences et toutes les guerres d’aujourd’hui et de demain. Résistance millénaire de l’amour… Les luttes âpres, acharnées, de l’amour et de la poésie sauveront le monde. Cette nécessité, vivre la vie et construire un futur fait de vie en commun et de fraternité entre tous les êtres humains, grandira. Et entre les êtres humains et la nature, libérées d’atroces insultes, d’aberrantes dégénéréscences. » (In L’Arme de l’écriture, Grenoble, n°26, sept 2000).


Ferruccio Brugnaro a été traduit en anglais, allemand espagnol… Le poète étatsunien Jack Hirschman, a traduit une anthologie (Fist of sun, édition Curbstone, 1998) et un recueil (Portrait of woman, 2005).

Trois livres de Ferruccio Brugnaro ont ce jour été traduits en français :
- LE PRINTEMPS MÜRIT LENTEMENT (Editinter, 2002), préfacé et traduit par Jean-Luc Lamouille. Cet ouvrage regroupe un choix de poèmes issus de différents recueil, une anthologie, en quelque sorte.

- ILS VEULENT NOUS ENTERRER ! (Editinter, 2007) Poésie bilingue, traduit de l'italien par Béatrice Gaudy avec une postface d'Andrea Zanzotto
- Portrait partiel de Maria (Editions Associatives Clapas, 2007) bilingue italien/français, traduit par Béatrice Gaudy et Jean-Luc Lamouille


Note de la rédaction: nous n'avons pas été en mesure de restituer la disposition graphique (décalage rythmique des vers) des poèmes tels qu'ils ont été publiés. Dans les jours qui viennent, nous ferons tout notre possible afin de restituer la forme qui est la leur.

1/ Poésie de combat :


LA SOLITUDINE, LA FAME LANCINANTE

Non mi interessa, non mi interessa
una poesia
che non entra, che non è parte sanguinante
delle frustazioni
delle atroci sofferenze
di milioni e milioni di uomini
costretti al silenzio
chiusi in carcere
uccisi.
Non mi interessa
una poesia
di suoni piacevoli
divagazioni, astrazioni di merda,
la solitudine, la fame lancinante
del contadino del sud America
devo raggiungere.
La lotta creatrice accanita
di tutti gli operai della terra
devo cogliere sempre meglio
in profundità.
Nell’isolamento, nel dolore disprezzato
dei miei compagni neri
nella loro dura angoscia quotidiana
nella loro morte
è piantato il moi cuore, la mia azione tenace.




LA SOLITUDE, LA FAIM LANCINANTE

Je ne suis pas intéressé, pas intéressé
par une poésie
qui ne se mêle pas, qui n’est pas partie sanglante
des frustations
des atroces souffrances
de millions et de millions d’hommes
contraints au silence
enfermé en prison
tués.
Je ne suis pas intéressé
par une poésie
aux sons agréables
divagations, abstractions de merde.
Je dois rejoindre
la solitude, la faim lancinante
du paysan d’Amérique du Sud.
Je dois recueillir toujours
plus profondément
la lutte créatrice acharnée
de tous les ouvriers de la terre.
Dans l’isolement, dans la douleur méprisée
de mes compagnons noirs
dans leur dure angoisse quotidienne
dans leur mort
mon cœur et mon action se sont plantés.


***


NON VOGLIAMO Più PADRONI

Non vogliamo più padroni
di nessun genere.
Si son diverti già troppo
con nostro sangue,
hanno già fatto troppo feste
con la notra vita.
Non fateci tante domande.
Guardate le nostre ferite
le ferite contadini
dei minatori.
Questa pianta va tolta dal mondo
una volta per sempre.
Non chiedeteci altro. Abbiamo
deciso fino in fondo.
Non vogliamo più padroni
perché i padroni
sono tutti uguali
perché la terra lo vogliono
tutta per loro
perché il sole lo vogliono
tutto per loro
perché rubano, calpestano
instancabilmente
perché ammazzano, ammazzano
sotto ogni cielo giorno e notte.





NOUS NE VOULONS PLUS DE PATRONS

Nous ne voulons plus de patrons
d’aucune espèce.
Ils se sont déjà trop amusés
avec notre sang,
ont déjà fait trop de fêtes
avec notre vie.
Ne nous posez pas tant de questions.
Regardez nos blessures
les blessures des paysans
des mineurs.
Cette plante se retire du monde
une fois pour toutes.
Ne nous demandez rien de plus. Nous avons
décidé d’aller jusqu’au bout.
Nous ne voulons plus de patrons
car les patrons
sont tous les mêmes
car ils veulent la terre entière
pour eux
car ils volent, piétinent
inlassablement
car ils tuent, tuent
jour et nuit sous tous les cieux.


***

VOGLIONO CACCIARSI SOTTO

Mettono cancelli dappertutto.
Chiudono dappertutto.
Piantano pali massicci
alzano grossi muri,
garitte e guardiani
a ogni angolo.
Vogliono cacciasi sotto, dentro.
sempré più sotto
sempre più dentro.
Ma non sanno, non sanno
- è loro sfuggito – che il sole
vive proprio qua tra noi.
Respira con noi
tra queste paurose lastre
di cemento e accaiao,
dietro queste mostruose ciminiere.
Non sanno, non sanno
delle nostre conversazioni sileziose
col sole
ogni mattina,
del nostro grande progetto di lotta, di vita.



ILS VEULENT NOUS CHASSER DESSOUS

Ils mettent des grilles partout.
Ferment partout.
Plantent de massifs poteaux
élèvent de gros murs,
guérites et gardiens
dans chaque angle.
Ils veulent nous chasser dessous, dedans
toujours plus en dessous,
toujours plus en dedans.
Mais ils ne savent pas
- c’est leur perte – que le soleil
vit vraiment ici entre nous.
Il respire avec nous
entre ces effroyables plaques
de ciment et d’acier,
derrière ces monstrueuses cheminées.
Ils ne savent rien, ne savent rien
de nos conversations silencieuses
avec le soleil
chaque matin
rien de notre grand projet de lutte, de vie.


***


NON SAPPIAMO COME

Non sappiamo come. E’entrata
in reparto
una rondine.
E’ da più di un’ora
che sta girando schivando fili
tubazioni
angolature taglienti.
Non è più capace di uscire
da questa latrina fumante.
L’alcool, il cicloesanone
la stanno soffocando.
E’ormai uno di noi.
Come uno di sanguinante
silenziosa
vuole a ogni costo
riprendersi
il cielo, l’aria, il tepore
della terra.
Come ognuno di noi, proprio come
ognuno di noi
ora cerca
di reprendersi
i giorni
l’amore
rubati crudemente.



NOUS NE SAVONS PAS COMMENT

Nous ne savons pas comment. Une hirondelle
est rentrée
dans l’atelier.
Voilà plus d’une heure
qu’elle tourne en esquivant les fils
les tuyauteries
les coudes tranchants.
Elle n’est plus capable de sortir
de ces latrines fumantes.
L’alcool, le cyclohexanone
la font suffoquer.
C’est désormais l’un d’entre-nous.
Comme l’un quelconque de nous, sanglante
silencieuse
elle veut à tout prix
rattraper
le ciel, l’air, la tiédeur
de la terre.
Comme chacun de nous, vraiment comme
chacun de nous
elle cherche maintenanr
à rattraper
les jours
l’amour
cruellement volés.


In « LE PRINTEMPS MÛRIT LENTEMENT »
(Traduction de Jean-Luc Lamouille )




INCONTRO CON UN VECCHIO OPERAIO


Ho visto un vecchio oeraio, oggi,
un caro amico ; appoggiato
a un serbatoio enorme
guardava il cielo e si guardava
le mani.
Aveva un sorriso largo
negli occhi rossi dal freddo
intenso della neve, lustri
come scorze bagnate.
Mi disse, con una calma dolce,
che sarebbe per lui
venisse la morte : tanto
non disturebbe nessuno
per quell’occasione.
E continuava a guardare il cielo, il sole
che alitava gabbiani teneri sul mare.
Il suo volto sembrava una pietra
con geroglifici e secoli tirata su dalla sabbia.




RENCONTRE AVEC UN VIEIL OUVRIER

J’ai vu un vieil ouvrier, aujourd’hui,
un ami cher ; appuyé
à un réservoir énorme
il regardait le ciel et il regardait
ses mains.
Il arborait un large sourire
dans ses yeux rougis par le froid
intense de la neige, brillants
telles des écorces mouillées.
Il me dit, avec un calme doux,
qu’il serait temps pour lui
que vînt la mort : d’autant
qu’il ne dérangerait personne
pour cette circonstance.
Et il continuait à regarder le ciel, le soleil
qui exhalait des mouettes tendres sur la mer.
Son visage semblait une pierre
multiséculaire gravées de hiéroglyphes extraite
des sables.


***

MA VIENI, VIENI PRESTO

Non hai, non hai per noi
altro vivere piu chiaro,
altro piu chiaro morire ?
Vorremmo tanto
dimenticare la languidezza
in cui i nostri occhi ci immersi
e questo nodo che ci asserraglia
la gola
giorno e notte.
O esistenza, cara esistenza !
Siamo pronti a tutto,
ma vieni,
vieni presto
perché il nostro cuore
non sa piu dove andarsi a riparare.


In « VOGLIONI CACCARSI SOTTO »
(Traduction de Béatrice Gaudy)


Liens:

- http://www.mercureliquide.com/site/?p=mercureExtraits&artiste=35
- http://editinter.free.fr/bilingue.html
- http://www.legrandincendie.net/GI/Etranger/Ferruccio/compagniprediletti-fb.html
-

lundi 15 juin 2009

Après tout même toi


« Je suis née le vingt-et-un au printemps / mais je ne savais pas que naître folle, / ouvrir les mottes / pouvait déchaîner la tempête ». Alda Merini (premiers vers)

« …et j’ai vu les barreaux du silence
grandir autour de moi et m’arracher les cheveux. » (In Ballate non pagate, Einaudi, 1998)

La raison m’est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse ni à la mort.Dieu fait ma force, et je loue Dieu.Arthur Rimbaud (In “Une saison en enfer”)

« Parler de poésie avec Alda Merini n’est pas facile ». Angelo Guarnieri


Alda Merini, née en 1931 à Milan, commence à publier dès l’âge de seize ans. En 1947, se révèlent les premiers signaux de la maladie qui la mènera à l’internement en 1965. Celle que Pasolini surnommait « la gamine milanaise » entra selon sa propre expression dans une « morte parenthèse ». Après un silence de vingt années, elle recommence à écrire. Son recueil « La Terra Santa » paraîtra en 1984, suivis de nombreux autres dont « L’altra verità. Diario di una diversa » paru chez l’éditeur Scheiwiller, à Milan, en 1986. En 1998, est éditée l’anthologie consacrée à la poésie d’Alda Merini, Fiore di poesia, 1951-1997 (Einaudi, Turin, 1998). Flaviano Pisanelli, poète, traducteur, qui enseigne l’histoire de la littérature italienne à l’université d’Avignon, donne une analyse on ne peut plus pertinente de l’œuvre de Alda Merini :

« La force et l’originalité de la poésie de Alda Merini résident dans sa capacité de plonger la parole dans une mémoire « matérique » centrée sur la notion de l’« image-vision », selon un processus qui nous rappelle la « poésie orphique » de Dino Campana, poète de la première partie du Novecento italien et récemment traduit en français par Christophe Mileschi. Il s’agit donc d’une poésie qui réhabilite les notions de parole et de corps, de vision et de mémoire, pour donner une forme et une dictée à une « folie » capable de pénétrer les raisons d’une vie et d’un rêve tout en chargeant de signification l’expérience douloureuse de l’internement. Une quête d’amour, un sentiment d’appartenance à un monde de plus en plus insaisissable, l’affirmation désespérée d’une « normalité » qui échappe à tout système et à tout code figés préalablement ; une parole-corps qui, dans la fidélité métrique à la tradition italienne, dénonce la perte d’un centre psychique et l’égarement par rapport à un discours poétique originaire ; un nouveau sens du sacré créé par la fusion de la culture chrétienne et préchrétienne de dérivation classique. »

En s’imprégnant sans préjugés ni crainte excessive des poèmes de Alda Merini nous avons la possibilité de réaliser l’instabilité fondamentale de nos processus mentaux, constitués de flux et reflux perpétuels, de brusques courts-circuits (un peu comme un compteur électrique disjoncte), de collisions particulaires de la pensée, de débris de mémoires incertaines, d’images et de voix inextricablement mêlées, d’explosions de couleurs des plus sombres aux plus aveuglantes, qui composent ces paysages étranges, extrêmement dérangeants que les psychiatres désignent sous de tortueux vocables censés exprimer les multiples variantes de ce que nous autres, les « soi-disant gens normaux » à l’épreuve des chocs de la réalité, nous nommons d’un terme aussi folklorique que décalé : la« folie *». De la folie douce du rêveur ordinaire à l’aliénation totale du dément, la ligne de démarcation semble bien ténue : l’écriture d’Alda Merini en est une preuve déchirante. N’est-ce pas Rimbaud qui faisait déjà remarquer qu’une réflexion trop poussée sur une seule voyelle pouvait faire perdre la tête à celui qui s’y adonne ?. « Mystique à l’état sauvage » à sa façon, Alda Merini fait éclater tous les genres poétiques avec une maîtrise prodigieuse de sa langue. Comme Antonin Artaud elle peut affirmer : «J’ai pour me guérir du jugement des autres**, toute la distance qui me sépare de moi-même».

« Ces dernières années, Merini toujours à mi-chemin entre douleur et joie explosive, n’a pas perdu sa ferveur intellectuelle (« plus belle que mes poèmes a été ma vie »). Elle dicte ses vers, ses pensées, au téléphone à ses amis et à ses proches, à toute heure du jour et de la nuit, comme quelqu’un qui n’aurait jamais quitté la fournaise des sens et qui doit se donner sans attendre lorsque ces derniers s’éveillent. « Le poète est fatigué », écrit-elle entre deux éclaircies. Mais vivre en révolte ressemble parfois à vivre en prière, et c’est en 2002 qu’elle nous réserve un Magnificat (Frassinelli) dédié à la Vierge Marie et en 2007 Francesco – Canto di una creatura (Frassinelli) où elle prend le point de vue de saint François d’Assise (l’image du « Poverello » d’Assise et celle de Merini se superposent étrangement), et l’on en revient à sa cohérence puisqu’elle a depuis toujours affirmé que le poète se doit avant tout d’être humble. » Viviane Ciampi (In « Alda Merini ou l’âme sans cage »).

Ce petit recueil excessivement émouvant témoigne de « la rencontre (im)possible entre le poète (mais aussi) psychiatre Angelo Guarnieri et la poète (mais aussi) internée psychiatrique pendant près de quinze ans Alda Merini. Ces deux êtres, chacun sur une rive de la vie, font des mots un fleuve qui les baigne et les nourrit. »
N’essayez pas/ d’attraper les poètes/ parce qu’ils vous fileront/ entre les doigts.” a écrit une fois Alda Merini. Ce postulat, Patricia Dao (poète elle-même) s’est appliqué à le respecter du début à la fin de sa traduction « au plus près » des 34 poèmes, et c’est avec cette sorte de soulagement qui caractérise l’aboutissement d’une prise de risques qu’elle nous invite à « Un voyage dans la poésie d’Alda Merini dont on revient vivant, étrangement vivant. Quelque chose a changé, difficile de dire quoi, on se retrouve gravide de mots nouveaux, forts, qui ne craignent ni la peur ni la mort. »

André Chenet

* Après avoir pris connaissance de cette modeste introduction, Patricia Dao m'apprend qu'il existe deux mots en italien pour définir la folie:
- Follia: état nécessaire à l'élan et à la réalisation de la vie des êtres pensants, se rapportant à la nature intuitive de l'être humain, et à ce "grain de folie" essentiel à toute créativité.
- Pazzia, lorsque l'individu a rompu les liens et la communication avec l'autre.


** Je me souviens qu'elle énonce la même chose dans l'un de ses écrits (Interview, journal?).


Extraits de :

Après tout même toi / Doppo tutto anche tu:




Psychiatrie


Grand panorama d’amour
Que celui du psychiatre,
Où il a une envie folle
d’un jour qui
ne viendra jamais
parce que le jour du poète,
si semblable à la folie,
ne trouvera pas
sa mesure
dans l’éthique moderne.
Il plane au loin
et s’adresse au médecin,
qui parfois est son Virgile,
pour sortir de l’enfer
des sens
qu’est la vie.





Psichiatria


Grande panorama d’amore
questo dello psichiatra,
ov’ei farnetica
un giorno che
non verrà mai
perché il giorno del poeta,
tanto simile alla follia,
non troverà
il suo riscontro
nell’etica moderna.
egli spazia lontano
e sirivolgealmedico,
che a volte è il suo Virgilio,
per uscire dall’inferno
dei sensi
che è la vita.



***



La tromperie


A celui qui tombe amoureux hors du temps, hors saison et aussi hors de ses propres mesures, je conseille une dévote anorexie, dévote à soi-même. Et un peu de languissante tristesse pour y pleurer dessus. Les gens n’ont jamais compris combien le mal pouvait faire du bien et que l’ on peut utiliser des rebuts pour faire un beau palais. La fantaisie est là: les épluchures de pomme, les trognons de pomme jetés par Pinocchio peuvent être mangés plus tard, quand il n’y aura plus rien sur la table, pas même la poésie.





L’inganno


Se a qualcuno viene in mente di innamorarsi fuori tempo, fuori stagione e anche fuori dalle proprie misure, io raccomando una devota anoressia, devota a se stessi. E un po’ di tristezza languida per piangerci sopra. La gente non ha mai capito quanto il male possa volgere al bene e come si possano usare anche le scorie per fare un bel palazzo. La fantasia è questa: le bucce di mela, i torsoli di mela buttati da Pinocchio si possono mangiare più tardi, quando non ci sarà più niente in tavola, neanche la poesia.



***



Après tout même toi


Après tout même toi
que je devrais sentir ennemi
et que je pardonne.
Tu es seulement un homme
qui essaie de comprendre
et de ne comprendre personne.
Ta générosité
est aussi fausse que la mienne.
Aucun de nous
n’est assez bon
pour faire sortir
les miracles des vers.
Aucun de nous
n’est assez pur
pour les oublier
à jamais.




Dopo tutto anche tu


Dopo tutto anche tu
che dovrei sentire nemico
e che perdono.
Sei soltanto un uomo
che cerca di capire
e di non capire nessuno.
La tua generosità
è falsa come la mia.
Nessuno di noi
è talmente buono
da far sortir
miracoli dai versi.
Nessuno di noi
è talmente puro
da dimenticarli
per sempre.



***



Ensevelie
dans l’amour de tous,
je n’ai plus un souffle de jeunesse.
Je voudrais escalader des montagnes énormes,
embrasser les murs de ma maison,
me sentir sale pleine de boue.
Pourtant ici chaque jour
Ils prennent soin de moi.
Et lentement ça m’éteint.




Sepolta
dentro l’amore di tutti,
non ho più un respiro di giovinezza.
Vorrei scalare montagne enormi,
baciare i muri della mia casa,
sentirmi sporca di fango.
Eppure qui ogni giorno
hanno cura di me.
E questo lentamente mi spegne.



***



L’art de la folie


La folie est un artisanat.
Un puzzle,une ruse du cerveau.
Je crois que le fou
est très futé,
ou seulement opportuniste.
La folie est une translation
où l’on porte la réalité
pour la rendre incandescente.
La folie est un état
d’excitation
et souvent de bien-être.




L’arte della follia


La follia è un artigianato.
Un puzzle, una furbata del cervello.
Credo che il folle
sia un gran furbo,
o solamente un opportunista.
La follia è un traslato
dove si porta la realtà
e la si rende incandescente.
La follia è uno stato
di eccitazione
e spesso di benessere.





Dopo tutto anche tu (Édition bilingue) est le premier livre (34 poèmes) de Alda Merini traduit en français par Patricia Dao chez Oxybia Editions dans la collection noire et rouge : “disait le poète disait l’ouvrier” dirigée par Dom Corrieras. (Contact : domcorrieras@mac.com).



Pour consulter l'imposante bibliographie se reporter à la page de Wikipedia consacrée à Alda Merini.

Liens:

Site officiel de Alda Merini (en italien):
- http://www.aldamerini.com/

A lire absolument l'étude passionnante de Viviane Scampi, suivie d'une petite anthologie (bilingue) comportant deux poèmes inédits qu'Alda Merini lui a dicté au téléphone :
ALDA MERINI OU L’ÂME SANS CAGE (Version HTML)

mardi 9 juin 2009

LETTRES A L'ÊTRE




Extrait de la Préface :


"Lettre à l'être" m'explose entre les pattes en m'exposant à ces abîmes insondables que l'homme social ordinaire feint de ne pas entendre gronder dans ses tréfonds : plutôt se renier que d'accéder à ces puits d'intenable vérité, partie invisible du volcan de la création que Gilbert a exploré avec une lucidité monstrueuse jusqu'à la transe absolue, dans un tourbillon inimaginable de visions frénétiques, de voix contradictoires et d'extases aux éblouissements suicidaires. "Petite, petite, tu as vingt ans...".

À chaque instant, l'être se crée, pour ainsi dire hors du temps et de l'espace, et prend la forme vierge de la Muse, cette petite voix intérieure ensorcelante, germe du désir où aimer et être aimer tour à tour s'éclipsent et se confondent, voix impérieuse, irrésistible, incontrôlable. Plus rien d'autre hors d'elle ne saurait capter l'attention de celui qui s'en est, à son insu, follement épris, et qui, sous peine de se renier définitivement, se jette à corps perdu dans l'incendie quasi mystique qu'elle suscite.
La Raison n'est plus de ce monde.

"Petite, petite..." dans cette braise souterraine, minuscule, en éveillant comme par accident une de ces passions immémoriales sur lesquelles s'est bâtie la tragédie grecque. Ainsi l'être prend-il la forme précise d'un destin pour avancer voilé, ne lâchant plus sa proie en laquelle il s'incarne jusqu’à pulvériser son indescriptible présence.

Durant au moins sept années, Gilbert Musielak s'est focalisé sur cette métaphore amoureuse de la catastrophe, laquelle a fini par prendre l’apparence épouvantable du Minotaure au centre du labyrinthe humain. Jours et nuits, il a enregistré sans baisser la garde les furieuses imprécations et les traîtresses intonations que cette voix, qui, au début, mine de rien, ressemblait davantage à un chant d'amour naissant qu'à ce grand œuvre érotico-héroïque dont la force exclusive provient d'un déracinement effroyable, d'un crime de lèse humanité. En choisissant de suivre, quoiqu'il lui en coûterait, la voie de l'orage, de s'enfoncer sans se retourner dans les contrées inconnues de la grande nuit initiatique sans repères, l'auteur de ce livre impensable s'est voué à l'Être innommable, à l'exil sans rémission. Certes, il est bien revenu de ce périple aussi étrange que périlleux, il en est revenu les chairs brûlées, les nerfs noués, les os broyés...


André Chenet






Quelques feuillets de Lettre à L’être :


Grâce à Vanina

Merci à l'encre
au papier et à l'alphabet



Page 5 :

Petite, petite, tu as seize ans, tu apportes la nouvelle royauté sous tes cheveux, tu crois que tes yeux sont faits pour bouffer le monde et que c’est lui qui va te regarder comme si on t’attendait depuis le début de l’histoire. Et tu as raison, faut bien trouver des prétextes pour se défoncer sinon on resterait dans le placard à maman, de la lessive plein les mains.
Tu n’aurais pas cet immense pouvoir de faire gesticuler les conquérants du sexe, ventre à terre le brise-glace, tu n’aurais pas ce droit insensé à la lunaison des illusions, la langue pour faire levier au corps du monde et mon nombril qui papillonne, alors moi je serais resté tranquille, je n’aurais pas touché à ma vie.


***


Page 6 :

Je pense à ta géométrie. Cela me fait rêver un instant aux longitudes du désir. Comment serais-tu ? Je pense que je voudrais bien oublier que tu as une géométrie humaine, une nature féminine et des slips de supermarché. Pour moi, tu serais informe et multiple, ronde parallélépipédique des nuages rose dans les angles s’il s’agit d’un trapèze, angulaire sphérique des colimaçons vert-bouteille dans les oreilles s’il s’agit d’un polyèdre.
Oui, ta géométrie, cosmoglandulaire à répétitions, l’incision des nébuleuses, ou péripatétique à collisions, la brûlure machique à réformer le sexe des morveuses, dis, dans les creux, dans les angles, dis-moi, est-ce que tu as de l’automatique ? Réserve, réserve, moi c’est au bout des doigts et des engins comme ça que cela dégorge du Feu, du bon, de la douce braise qui a couvé pendant des lustres, vernis astral et tungstène magique.


***


Page 9 :

On n’a jamais le temps, le ventre bien arrondi on s’invente, on donne on redonne, on retourne le sang de l’histoire à la lueur des fours et on en consomme, le coulis de l’histoire, cela saigne et cela coule et cela fait valser et on bouffe du caviar de macchabée à la santé des étoiles comme si rien n’était que le matin sous la rosée ou le rosé du petit matin. L’histoire c’est fait pour cela, saigne le matelas pour faire du sang, du blanc du rose, encore du sang, du rouge du noir, histoire de faire du jus comme si rien n’était, rien avant rien après, si rien n’était petite, fusille, on en reprend, tu auras du chocolat en bandes et en vrilles.

Toi, je voudrais tant, je suis fou, je voudrais être là, muet et sourd, sourd et muet, avoir enfin une raison de savoir t’écouter, de savoir t’apprendre, de savoir te lire, le bien que tu ferais et pourquoi ce serait bien et en plus ce serait nécessaire. Histoire de ne jamais rien te dire, ne jamais rien t’écrire, seulement inventer du vent et rêver du rêve, rien, t’afficher complet, te rendre muette, te faire signer le couloir des espoirs, l’univers en chéquier et le rendez-vous des impuissants que l’histoire et la mémoire et les autres et les souvenirs et tout cela autour couronnent ! Là, les autres, en croix ou à genoux, mais tous incultes et ignares de savoir, de croire et de vouloir que ce soit moi !


***


Page 10 :

Toi... Du crachin dans la bouche à plat ventre sur la tête, fais-moi, fais craquer, mais alors pour la fin du monde, le silence vert, des bulles qui grouillent dans les tripes, croque, défonce, fais sortir le jus des hémisphères mes testicules funéraires, déroule le tapis d’océan, roule- moi dans le sens de l’ouragan.

Toi. Toi je peux pas, tu as pris ma planète, tu as pris le cœur du rêve, celui qui tenait mon cerveau depuis des millénaires, celui dont nul ne voulait, celui que je croyais avoir rompu à la guerre des mots, c’est toi qui l’as pris. Tu ne peux pas je te dis, tu ne pourrais pas tout vider, pas tout prendre, c’est moi le soleil, c’est moi le Feu, j’ai du Belzébuth en fontaine et Zeus au cervelet. J’ai trop de cratères ouverts, à tous les étages il y a des rythmes incendiaires, l’ascenseur autonome, le cœur en bilboquet, du vulnéraire acide et de l’acide biliaire à foison, je suis mille-sexe de la tête aux pieds, du soma tantrique au sutra anatomique, j’ai tout de Feu jusqu’à la dernière génération des rejetons qui te serviront de compagnons.


***


Page 21 :

Les mots sont si peu, fragments d’espoir plaqués sur le mur, bouées fragiles d’un naufrage ordinaire, ces graphes insolites qui me sauvent d’un vertige final où chacune de mes respirations ne serait qu’insensée. Ces mots brisés ou avachis contre lesquels il va me falloir lutter encore, ces mots alanguis ou atterrés qu’il me faudra lever pour espérer te lier au présent, que le quotidien soit enfin le témoin de mon audace au sacrifice.
Rien ne vaudra l’ardeur que j’ai à me dénuder d’eux, flèches hypnotiques que je suis seul à lancer, j’ai le vent sombre, ces mille brûlures insolentes contre moi et le silence du silence complice qui accuse mon impuissance.
Un mot se joint, je le tiens, un petit quelque chose, un petit rien qui tienne encore debout, une petite larme de lumière qui tienne encore quelques instants, encore quelques fois mon cœur... Vite, vite ! Encore un lien au temps qui soit mien, encore un brin de Feu, un peu de souffle, une fenêtre sur le futur avec le regard de Dieu, vite, un petit mot, une petite phrase pour s’en aller, quitter ces obscurs survivants, me défaire des mémoires envahissantes, ces autres qui rôdent autour de ma forme et de ma foi, autour de ma folie et de mon amour.



***


Page 39 :

Je voudrais, c’est déjà la fin que je veux, quelque chose qui puisse terminer, arrêter tout cela, me dire, nous montrer, ici, voilà, c’est là ! Autre que des corps, autre que ton corps, autre que la pensée d’un corps. Autre que la vie. La vie qui me hache à coups de mots, les yeux la porte ouverte, la mémoire étalée sur le marbre de la peau, et ce repos, loin et virtuel, l’intérieur d’un sourire, ton nom encore, quelque refuge de silence, la part du monde qui manque au songe.

En t’écrivant je te rends le sens du sacré qui m’a permis de survivre avec cette chance, - la foi et la folie -, et ce goût intarissable pour le papier. Je te rejoins, nul besoin d’imaginer, le cœur sait bien faire le voyage tout seul.
La nuit ça glisse, je dis que cela pleure parce que cela coule et que je n’en sais rien et que je n’y peux rien. C’est en dedans que cela pleure. Quand je dors sortent de mon corps des pleurs qui réussissent à se glisser entre les pages et les murs. C’est agréable, lorsque je me réveille, de goûter cette lointaine pureté qui m’a visité.



***


Page 40:

Ici, bien souvent, je n’ai droit qu’au mouvement des doigts, mes doigts qui expulsent cette force centrifuge vers les mots, les si tendres néophytes de ma provocation insensée. Je pourrais accepter toutes les raisons au supplice, je pourrais toujours croire à la justice des mots,
mais mes mains, as-tu pensé à mes mains ? Elles sont travailleuses et attendent le repos, le creux des tiennes, la chaleur du ventre au fond de tes paumes.

Tout cela, pendant si longtemps, où le papier me sert d’isoloir et de miroir. Je ne saurai jamais d’où cela tira sa raison, son origine, sa vérité. Que seront ces mots, au creux de quel souvenir, au sein de quel organe les placeras-tu ? Quels services en feras-tu, quelles intentions te laisseront-ils ? Il n’y avait, dans un futur encore à découvrir, encore imparfait, encore impossible, que l’impossible demeure d’un présent fuyant qui aujourd’hui me cerne. Et cette envie de me brûler, de prendre à bras-le-corps le temps, de ne plus retrouver, de cesser la vie, de devenir ainsi maître de ses ordonnances, maître de ces distances qui paralysent d’ennui ou de fausseté l’existence.

***


Page 63 :

L’amour en soi... Il n’y aura de formes qu’il ne me laissera choisir, il n’y aura de présences qu’il ne me laissera imaginer, il n’y aura de possibilités qu’il ne me laissera vivre.
Ainsi de ces feuilles qui témoignent de ces souvenirs immédiats qui rôdent dans les vaisseaux du sensible. Cet espoir incessant de communier avec toi, la couleur t’appartiendrait, toi seule, celle qui donnerait droit, mesure, raison, durée, la couleur de l’histoire, la validité temporelle de l’histoire. Le mystère de ton sang.
Ainsi puis-je m’incliner et attendre, ainsi puis-je accepter et comprendre.
Je te porte en dedans comme le secret. Je sais que la vie autour de mon corps est encore ta présence. Je sais là, ce que mon sang ordonne ou quémande, au creux de n’importe quel présent, me nourrir de cette force pour donner relief et corps à chaque instant de vie. Je sais cela qui t’ordonne, je sais le corps du temps qui prend place en toi et dans lequel tu prendras naissance.


Gilbert Musielak
« Lettre à L’Être »
Collection DANGER POÉSIE Éd. 2009

Pour se procurer le livre, prière de s'adresser à l'auteur, à l'adresse:
gil.musielak@laposte.net



mardi 2 juin 2009

En Corse, quelle poésie fait-il?

Norbert Paganelli, né en 1954, a poursuivi des études de droit et de science politique avant de conduire des séminaires de formation dans plusieurs entreprises. Sa passion pour l'écriture poétique le conduit à collaborer à plusieurs revues et à publier un premier recueil "Soleil entropique" en 1973.
Il s'engage ensuite dans le mouvement culturel insulaire en publiant plusieurs recueils en langue corse qui ont tous été favorablement accueillis.
Ces ouvrages, épuisés de longue date, sont regroupés dans "Invistita Errance " et complétés de créations plus récentes. La dernière: "Onze septembre", a été écrite lors de la mort du Général Pinochet en fin d'année 2006 et se veut un hommage au président Allende qu'il ne nomme pas.

Une voix originale refusant tout enfermement et toute compromission malgré des convictions qui ne trompent personne, il conçoit sa langue maternelle comme un élément de diversité de "la grande humanité" et un vecteur de compréhension entre les cultures.
Il a choisi de s'exprimer dans sa langue maternelle, non pas pour glorifier une idéologie ou vanter les traits spécifiques d'une supposée "personnalité de base" mais parce qu'avant tout, ce choix est une contrainte qui stimule et exacerbe sa créativité.

"Nous devrions tous cultiver cette faculté de nous étonner de tout ce qui nous entoure, de tenter de voir le monde avec les yeux du chat ou du lapin, d'entendre les mots comme la pierre peut les entendre, de nous endormir rivage et de nous réveiller oiseau, de boire comme un cerf pour réver comme une ronce."

Reconnaissant sa dette envers Apollinaire et les surréalistes, Norbert Paganelli qui s'exprime dans la langue du sud insulaire, plus âpre et plus rugueuse que celle du nord de l'île, semble lier sa démarche créative à une réflexion plus large et plus profonde débouchant sur une analyse du social, ce qui ne semble guère étonnant pour un docteur es Science politique
ayant enseigné le droit et les sciences humaines.

"La poésie n'a pas pour fonction d'illustrer la pensée discursive, encore moins de la remplacer mais, bien plutôt, de révéler au marcheur parfois oublieux que derrière l'apparence et la forme, tout un monde grouillant s'y abrite et l'invite au voyage".


Son site Internet : http://www.invistita.fr/


Bibliographie:

- Invistita Errance, poèmes en langue corse 1975/2006, livre bilingue paru récemment aux Éditions Publibook)

- Canta à i sarri (Chants aux crêtes). Poèmes en langue corse, traduction française de Dumenica Colonna, avec une préface de Ghjacumu Fusina. A FIOR DI CARTA Éditions (mars 2009).

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En Réalité, du début à la fin de l'entretien qu'il nous a gracieusement concocté, Norbert Paganelli pose les questions judicieuses, en se mettant sans fausse pudeur dans la peau de celui qui, venant à lui pour tenter de comprendre la situation de la poésie en Corse, lui avoue son ignorance profonde à ce sujet:




Poésie corse, poésie corse…comment peut-il exister une poésie corse ?


Personne ne remet en cause l’existence d’une île en méditerranée qui portait jadis le nom de Kyrn, puis de Kyrnos avant de devenir Corsica en latin et Corse en français. Pourquoi diable cette île, sur laquelle les gens parlent une langue, n’aurait-elle pas, elle aussi, sa poésie ?

Je veux bien mais on entend parler de la chanson corse, de la revendication politique corse mais je n’ai jamais entendu parler de la poésie corse.

Si l’on devait compter les articles de presse ou les émissions consacrées à la poésie on ferait rapidement le constat qu’elle n’intéresse pas les grands médias…Que ce soit en France, en Italie, en Espagne ou en Allemagne…D’une manière générale la poésie ne suscite plus beaucoup d’intérêt. Pourtant, elle continue d’exister dans toutes les langues que je viens de citer, elle existe difficilement certes, mais elle n’a pas disparu. C’est exactement pareil en Corse. Si tu consultes les publications grand public, tu n’en entendras jamais parler et pourtant, je peux te certifier qu’il existe des poètes, que des plaquettes de poésie sont éditées et qu’elles se vendent plutôt mieux que dans l’ensemble de l’Hexagone…La poésie est donc présente en Corse et, si elle n’est pas dans une forme florissante, n’a pas pour autant disparu du paysage littéraire.

J’ignorais totalement que la poésie connaissait plus de succès en Corse que sur le Continent…

Je voudrais te donner quelques chiffres, la Corse ne représente même pas 1% de la population française et pourtant les plaquettes de poésie se vendent à plusieurs centaines d’exemplaires ce qui équivaut grosso-modo aux ventes des poètes français diffusant sur l’ensemble du territoire. Autrement dit : le même chiffre de plaquettes pour une population plus de cent fois inférieure en nombre.

Comment expliquer cette situation ?

Il y a tout d’abord ce que j’appellerais, l’achat « militant ». Le nombre de personnes concernées par la question linguistique est en Corse extrêmement important et beaucoup se font presque un devoir d’acheter ce qui s’écrit en langue locale. Il y a ensuite des ponts entre ceux qui écrivent des poésies et les groupes musicaux qui sont en permanence à la recherche de nouveaux textes. La notoriété de ces groupes étant très forte, elle rejaillit ensuite sur les auteurs de chansons et donc sur leurs écrits publiés séparément.
Enfin, il n’est pas interdit de penser que l’âme corse que l’on présente souvent comme belliqueuse et vindicative soit aussi sensible au raffinement que peut représenter la poésie. D’ailleurs qui a dit qu’il fallait être un être éthéré pour aimer la poésie ? Certainement pas moi, puisque les poètes que j’ai pu rencontrer ne correspondaient en aucune manière à ce portrait stéréotypé et, à mon avis, complètement inexact.

On imagine volontiers que les poètes s’exprimant en langue corse véhiculent tous une idée un peu traditionnelle de la poésie : le clocher, le village, le temps qui passe….

Cette vison des choses ne correspond plus du tout à la réalité. La poésie d’expression corse est une poésie complètement inscrite dans le monde d’aujourd’hui qui emprunte les formes et les modes d’expression de notre temps. Ce qui tu dis, correspond, peu ou prou, à ce qui existait jusqu’aux années 70 mais depuis cette époque, les choses ont radicalement changé et la poésie qui est aujourd’hui éditée et lue n’a plus grand-chose à voir avec celle des années trente ou même des années soixante. D’ailleurs cette mutation touche également le théâtre et aussi le roman…dont la forme traditionnelle a volé en éclats.

J’ignorais l’existence de romans en langue corse…mais, pour revenir à la poésie, qui est notre préoccupation aujourd’hui, est-ce que tu pourrais nous dire s’il existe plusieurs tendances créatives et nous présenter les plus grands noms ?

C’est peut –être parce que j’écris de la poésie qu’il ne m’est pas facile d’avoir le regard extérieur que pourrait avoir un universitaire conduisant une étude….Par ailleurs je n’aime pas trop établir de hiérarchie entre les créateurs…Seul l’avenir dira si un tel a plus de valeur qu’un autre, personnellement je m’en sens incapable et au fond cela ne m’intéresse pas.
Par contre, je répondrai à ta question en te disant qu’il y a trois ou quatre ans, François Michel Durazzo a fait paraître une anthologie de la poésie corse contemporaine en édition bilingue. L’ouvrage regroupe 11 auteurs qui tous ont un talent certain…11 poètes pour une si petite île ce n’est pas rien tout de même !.
Alors, sans tomber dans les classifications toujours simplistes, je dirais que l’on y trouve une poésie intimiste représentée, par exemple, par Lucie Santucci, une poésie élégiaque avec Jacques Fusina qui est aussi le parolier de nombreux groupes, une poésie iconoclaste avec Marc Biancarelli, une poésie humaniste avec J.J.Franchi….
En établissant un tel classement, je m’aperçois que j’oublie énormément de monde….et que je vais faire des jaloux ou susciter des polémiques. Bref, tout cela pour dire qu’il y aurait beaucoup à dire et surtout à écrire sur la poésie corse contemporaine.

Donc pas un auteur que tu classerais plus haut dans ta hiérarchie des valeurs ?

Qui suis-je pour décider qu’un tel est supérieur à tel autre ? Il me semble que cette volonté de classifier, de hiérarchiser relève d’une conception utilitariste du monde et qu’elle ne conduit qu’à des aberrations…La belette est-elle plus belle que la fouine, la limace que l’escargot, le léopard que le jaguar ? Pourquoi ne pas admettre qu’il existe des choses, des activités qu’il est difficile de hiérarchiser ? Que dis-je difficile ! Le terme de « dangereux » conviendrait mieux car, dès lors, que l’on a hiérarchisé on a ouvert la voie à la marchandisation…
Donne- moi un Rimbaud, je te donnerai trois Vallès… Passe-moi un Chenet, je te refilerai deux Paganelli*….
Il faut admettre, une fois pour toute, que cette vision verticale du monde nous conduit là où nous sommes aujourd’hui….

Je ne m’attendais pas à une telle réaction de ta part….

Moi non plus…Je pense qu’il y a un terme que tu as utilisé et qui a, certainement, dû faire tilt….Je pense que c’est le terme hiérarchie et le terme valeur mais je n’en suis pas certain.
Ceci étant dit je maintiens mon propos : à certaines sphères l’illusion de la hiérarchie à d’autres la plénitude où chaque réalisation est sa propre étoile. Au diable l’idée d’un soleil unique diffusant sa splendide lumière afin de mettre en évidence ce qui est grand et ce qui ne l’est pas !

Mais cette conception que tu développes est-elle spécifique à la création insulaire ?

Bien sûr que non ! La conception que je développe résulte d’une analyse qui trouve sa source dans ce que j’appellerais "la pensée alternative" et qui n’a pas grand-chose à voir avec telle ou telle pratique issue des zones périphériques de l’Hexagone même si, on peut en trouver quelques traces dans certaines pratiques qui ont toujours été étrangères à la marchandisation.

C’est là ou je ne comprends plus très bien. Pour moi, défendre une langue et une culture minoritaire c’est obligatoirement être en dehors du système marchand, c’est obligatoirement développer et promouvoir des valeurs alternatives et tu es en train de me dire que ce n’est pas le cas….

Nous avons coutume de dire en Corse, lorsqu’un individu est très malin qu’il est « vulpinu » (du latin vulpus : le renard)…Et le système dans le lequel nous évoluons est manifestement particulièrement « vulpinu ».
Il nous suggère qu’il accepte la différence au motif qu’il tolère aujourd’hui la diversité linguistique (reconnaissance des langues régionales, enseignement dans les écoles….) mais une culture ne se définit pas seulement par la nature de son véhicule linguistique…Elle se définit aussi et surtout par son contenu, sa manière de percevoir le monde, les valeurs qu’elle met en avant….
Et en regardant d’un peu plus près que voit-on ? Oui il y a des émissions en langue corse mais elles sont parfaitement semblables aux émissions que l’on peut voir et entendre un peu partout, oui il y a une production intellectuelle et artistique mais le mode de diffusion des œuvres et le processus de légitimation des œuvres est similaire à celui existant dans la société globale, il y a bien des créateurs mais les médias locaux choisissent ceux qui sont présentables et ceux qui ne le sont pas ….
Tout se passe comme si l’aire culturelle s’était réduite en surface mais avec un paradigme identique.

Au fond : nous sommes dans « le small is beautiful » ….

Tout à fait ! Le même slogan, la même analyse, la même pratique formulée en langue locale devient symbole de nouveauté…Le micro système culturel dans l’île fonctionne grosso-modo de la même manière que le système global et c’est pour cela qu’il est accepté. Il ne s’agit nullement d’un système alternatif mais d’une simple déclinaison.

Grosso modo seulement ?

Oui, car il existe bien des créateurs ou des vecteurs de créations qui ont parfaitement conscience du coté malin du système et qui font entendre un discours original et décapant, peu suspect de compromission avec le paradigme dominant mais il s’agit d’une minorité.
Ainsi, et je sors du cadre de la seule production poétique, l’un des ouvrages les plus décapants qui ait été écrit en langue corse s’intitule u Vantu di a puvarta (l’ Eloge de la pauvreté). C’est un petit essai qui met en avant une autre problématique de développement, soucieuse d’harmonie et non de consumérisme, de respect pour le monde et non d’impérialisme destructeur. Je connais personnellement son auteur, un jeune professeur de 35 ans nommé Marceddu Jurecezk qui est animé d'une immense foi pour son action de militant culturel…
Malgré son petit ouvrage audacieux, je n’ai pas lu beaucoup de compte rendu dans la presse régionale à grand tirage. Par contre Tempi fà (Temps d’avant) un ouvrage sur les us et coutumes de naguère, ouvrage légitime et parfaitement honorable mais qui n’apporte pas grand-chose sur le plan de la vitalité culturelle est en tête des ventes et occupe les colonnes de la presse comme s’il s’agissait d’un véritable événement.
En résumé, la dissidence créatrice existe bien mais elle ne fait pas la une des médias.

Mais au fond, au final, et malgré ce que tu disais de la relative bonne santé de l’édition de la poésie en Corse, nous sommes sensiblement dans la même situation que partout ?

Je le pense. La relative bonne santé de la poésie en Corse s’explique plutôt par des raisons exogènes que j’ai mentionnées et dont la défense de la langue est la principale cause. Mais, au final, la notoriété de la poésie en tant que création n’a pas une grande notoriété.

Et pourquoi ?

Par ce que la véritable fonction du poète est d’enseigner ce qu’est la liberté, or la liberté fait peur. Elle fait peur à tout système organisé qui y voit une menace. Elle fait peur aux individus qui craignent de se voir rejeter hors du système qui présente, à leurs yeux, quelques avantages. Cela ne doit pas te surprendre, toi qui as baptisé ton site : Danger Poésie !

Je voulais justement en venir à ton site, pourquoi ce titre et que signifie-t-il ?

Traditionnellement les bergers corses laissaient une certaine autonomie à leurs troupeaux ovins et caprins. Ceux-ci partaient le matin, arpentaient un espace et revenaient le soir chez le berger. Ils investissaient un espace et ne se perdaient jamais. Le terme d’invistita vient de là on pourrait le traduire par investiture mais cela a un autre sens en français. J’ai donc préféré le traduire par errance mais c’est une errance auto contrôlée.

Bon d’accord, mais pourquoi as-tu choisi ce titre pour un de tes recueils et pour ton site…Cela doit être important pour toi !

Oui, le terme renvoie à une pratique multiséculaire qui a pratiquement disparu aujourd’hui mais je lui donne un sens particulier…Il me semble que nous avons tous un territoire réel ou symbolique que nous arpentons sans cesse, sans nous perdre mais sans en faire intégralement le tour. Mon expérience personnelle m’enseigne que, depuis mon adolescence, je n’ai pas vraiment avancé, je reproduis des combinaisons différentes mais avec des matériaux de base identiques. J’ai l’impression qu’on ne sort pas d’un même itinéraire même si le regard est plus nuancé. Autrement dit, on ne peut qu’approfondir mais dans un espace obligatoirement délimité.

Mais qui nous empêche de nous en sortir ?

Personne, mais en en sortant, nous nous perdons. Nous avons le choix entre nous perdre dans l’infini ou avoir l’espoir de nous retrouver dans le monde fini qui nous entoure.

C’est une conclusion ?

Une conclusion ou une introduction au débat….

Norbert Paganelli


* Là, vous exagérez vraiment, et me mettriez dans l'embarras si je ne percevais cette pointe d'humour particulière en laquelle vous êtes passé maître. AC


Liens:
- http://www.silamots.net/rubriques/rubrique.php?num=9&cat=36&art=107
- http://www.publibook.com/boutique2006/detail-3254-14-0-1-PB.html
- http://www.afiordicarta.com/
- http://www.l-invitu.net/puesia.htm


Le dossier de la poésie corse est loin d'être clos sur DANGER POESIE, nous y reviendrons...
Nous recommandons à nos lecteurs de se rendre sur cette île au trésor qu'est Terre de Femmes, la revue littéraire, artistique & cap-corsaire, d'Angèle Paoli

mardi 26 mai 2009

Jusqu'aux sources du sang


Poèmes de Brigitte Broc

"Combien de poèmes auront su dire avec autant de grâce, de précaution sous la voûte céleste, le bonheur de la rénovation ? On croirait assister à l’éclosion d’un oisillon devant le miracle de l’Univers. Mais c’est une âme qui s’éveille, et qui redécouvrant le monde, se met à battre de l’esprit comme l’oisillon de l’aile frêle, et l’esprit convoque le ciel pour la ferveur de ces retrouvailles, il le veut prendre à témoin. Car c’est toute la vie qui revient, avec son beau sac d’espérances et de surprises tout emmêlées, et qui s’emporte d’allégresse. Alors Brigitte couve cet essor et calme d’une strophe apaisée cet emportement impromptu. Un doute peut-être la tient, qui lui revient en visite, ou le sentiment du sacré.
Car tout est sacré en ce poème, sacré et sacre de mémoire, d’espérance et de renouveau.

Et puis ceci encore : il est des poèmes qui donnent leur musique immédiate, par la rythmique, les sonorités, la percussion des phonèmes, enfin tout ce que l’on sait. Ici c’est un peu autre chose : une musique mentale imprègne le lecteur, qui s’abandonne à ce chant de l’âme. On croirait percevoir les gouttes douces d’une pluie affective, sur la toiture de l’être qu’elle vient réconforter.
Oh ! Qu’il doit être bon pour l’homme de semer ainsi des poèmes, qui s’emplissent du chant de la terre, du parfum des sentiments, et distillent après la peine le suc de la renaissance dans un alambic de ce type, au métal tout recuit d’amour.
Mon immense admiration, madame. Vos mots me volètent en cerveau, vos images coulent en mon sein. Votre douceur fait contagion, et sous l’onde bénéfique qui vient se répandre en mon âme, je m’attends à ce que l’air vibre, que le ciel enfile une autre robe, et les hommes un sourire plein."

Pierre Mayer-Dantec, à propos du poème intitulé "À la lisière du silence"
Le 15 mai 2009



À la lisière du silence

À la lisière du silence
la maison largue les amarres.
Lente, placide,
l’allée désagrège
ses derniers pas.

Visages d’hier,
immergés dans les glycines,
captifs d’étoiles
qui roulent sous le toit,
visages d’hier,
sans hâte,
désempierrent l’attente.

Goût de pomme,
odeur vertigineuse
du buis sous la pluie.

Les murs s’allègent,
ne se voûtent plus sous la nuit.

Dans les pièces
le feu a déposé sa sève,
tiré le grand drap rouge
du secret.

Tout est debout,
allègre, inachevé.

Le ciel vient battre
sur les tuiles,
il monte, il descend,
et façonne mes rives.

Plus tard, je lance des caresses
que l’orage accepte.

Il s’attarde, il se renforce
au plus profond de mon ventre,
déchiffre mes fragments,
et me rend,
douloureuse, solidaire,
à la lame bleue de la terre.

Vocation primordiale
du mouvement :
dans le fleuve de si longue mémoire,
s’ouvrent les volets,
appareille le seuil,
et les mots qui se taisaient
réapprennent le voyage.

Tout s’impatiente,
s’emporte.

Sur la houle empourprée
veillent l’espace
et l’abri solide
de mes mains.

Je dessine un bond,
des chapiteaux lointains,
une blancheur,
et dans cette blancheur
habite l’imprévisible.

On nage, on s’éprend de solitudes,
l’histoire, sans fin,
rassemble ses coquillages.

Parfois, on s’éteint, au loin,
mais un autre regard éclôt
qui déborde et respire.


***



Traversées



Vertiges
éclaboussures
traversées.

J’habite ces parages
de peu de densité
où l’éclair d’un regard
chavire l’horizon.

Membranes soulevées
sur le dos des fleuves
s’éparpillent en rémiges,
en consonnes
brunes et vigoureuses.

Se déversent les langues
dans une amphore,
se délecte le ciel
d’être à nouveau en crue.

Pour apprivoiser
les pinèdes en maraude,
les forêts de silex,
il faut tailler son nom
dans le tronc le plus vieux,
habiter son élan.

Dans les prairies de l’Homme
je sais un abreuvoir
où se rassemblent troupeaux
de hautes sèves,
clameurs de laines
blanches et bouclées.

J’y porte l’épaisseur
de mes murs,
la lourdeur de mon sang.
Une odeur de suint,
ocre et tenace,
rassure les ancêtres.

Claquante
comme une étreinte,
la parole éperonne
les flancs fumants
de ce matin tout neuf.

Tourbillon,
ivresse pure,
je virevolte, à cru,
sur des phrases de sel,
m’accouple à leur écorce
et hurle ‘’ source vive ! ‘’

J’ouvre,
dans ma poitrine,
des fenêtres
aux giboulées de grives,
de raisins et d’étoiles,
aux rafales d’ardoises,
aux foules écervelées des déserts,
des pierres et des jardins.

Là, dans cet espace
consenti à l’incandescence,
la bruine déploie mon feuillage,
gâche sa salive à ma résine.

Sur mes berges calleuses
faseyent quelques saules.

Guetter l’exubérance,
étirer les limites
de son sang,
de sa peau,
pour être ampleur,
luxuriance,
et faire tomber de soi
jusqu’à la moindre ténèbre.

Et puis
se rencogner
dans l’angle juste
de la légèreté,
retrouver sa foulée
d’osier souple
et de vent.


***



Un jour entier
entre les lignes,
transmettre
la blancheur, s’ébrouer
dans les signes.

De l’éclair au point,
des éboulis à la virgule,
tout un pays transporte
sa patience, ses noms,
l’arête bleue
de son architecture.

Terre pacifiée où
j’ose raturer
les maisons détruites,
l’arrogance.

Qu’est-ce qui s’échappe
de la marge
et tremble sous ma main ?

Les yeux d’une sultane
une aile balbutiante
les preuves de l’été.

Au coin d’une phrase
batifolent les herbes,
j’y plonge avec délices
tous mes rires d’enfant,
la brusque soif du lait.

Sans attendre la ponctuation
qui érode le chemin,
enfourcher les mots,
les nuages qui passent.

A marée haute,
les runes éclairent le rivage,
perpétuent le message.

Chaque trace nous délivre.


***



Loin de cette terre


C’était loin de cette terre.

C’était une cime, une épaule.

L’orient, virginal,
éclaboussait nos cellules,
fulgurait dans les pierres.

Nous étions
au seuil de la femme,
prêts à soulever
son rideau d’albâtre.

Grouillante de sèves
et de blanches orchidées,
sa nuque se ployait,
à peine,
sous la lente caresse du fleuve.

Balbutiement des moelles,
éclosion du regard.

Quelque chose en nous
pressentait le flocon, le sang, le voyage.

C’était au temps
du gîte pluvieux,
des fougères au goût aigre.

Dans la tourbe,
levait tout un peuple
de saisons,
et la femme, rendue au vent,
déployait son haleine.

Le ciel venait laper
ses courbes vagabondes,
apprenait par cœur ses solstices.

Seule sous la lune,
la mer se promenait,
les paumes en avant,
et la femme,
ouverte au ressac,
psalmodiait ses litanies d’écume.

Dans l’essor de son chant,
il y avait des joies clandestines,
des paroles désordonnées,
la pulpe juteuse de nos bouches.

Essaim touffu de rires,
élan inaltérable
de milliers de mains,
de tiges, qui défloraient le ciel,
annonçant le règne
de la femme solaire.

Des espaces infinis de solitude
s’amenuisaient sous la tendre

brûlure de son ventre,
faisaient saigner les glaces
qui les écartelaient.

Tout un cortège
d’argiles moroses,
de racines stériles,
de pierres inassouvies
suintaient de tanières obscures.


***



Quand le ciel bouge
en nous
et que le vent tutoie
nos sèves,

les feuillages, apaisés,
s’endorment sur
nos lèvres.

Visages de seigle
Et de pluie.

Fluidité des peaux,
des mains où
loge l’énigme.

Dans la lente circulation
des menthes,
l’ébauche d’un prodige.

Il nous faut ouvrir
le sang
au vertige de l’aube,

remonter les ombres
épaule contre épaule,

prêter nos voix
aux ailes déferlantes.

Les bateaux sur les blés
ont des voiles sépia,
leur sillage est d’eau douce
à l’abri des paupières.

Belles étraves
de paroles mouillées,
crêtes d’écume qui
bleuissent les mots.

Dans nos gorges sevrées
coule un été pur,
l’absinthe du soir
aux mains buissonnières.

L’espace reverdit, là,
entre seins et nombril,
et son nom
ensoleille le nôtre.

Partout
hirondelles, herbes folles
et genêts
bruissent de toutes leurs lettres.

La femme,
arable,
a sifflé ses oiseaux.


***



L’heure fastueuse,
Parmi les visages lisses,
L’assemblée des grands ormes.

On attend
Que naisse un ciel
Juste après la dune.

On attend
Que se défasse le jour
Croqueur de pommes vertes.

L’heure lustrale
Où nous n’avons plus
Qu’une maison,
De calcaire et de limon,
Face au vent en crue
Et à la nuit du large.

Nos ventres salés,
Nos épaules sereines,
Nos ombres divisées, visitées,
Puis à nouveau réunies,
Nos questions,
Notre nom,

Nous les tenons enfouis
Sous une étoile
Qui, depuis longtemps,
S’est cachée dans la mer.

Attentifs, nous avançons
Entre les mottes
Etriquées,
Les blés à l’agonie.

Nous entendons
Sourdre janvier
De la bouche craquelée
Des fontaines,
Et son haleine
Nous parle
De neiges apprivoisées.

A l’orient de nos corps,
Déjà,
S’apprête une nouvelle chair,
Ebauche et présage
D’un printemps hauturier.

Fourbus,
Les gestes, les écorces
Et les voix,
Lentement, se dénouent.
Le vert, immanent,
Se fraie un passage jusqu’aux
Sources du sang.

Quand tout affleure
Et se tient immobile,
Que les chemins
De sable
Recouvrent ceux de neige,
Une main rupestre
Efface les réponses pour
Nous confondre tous.

Tout s’ouvre et se relie.

La grande nuit respire.


***



Enfin la maison


La vague, la brûlure,
la caresse, l’errance,
tout ce ciel
à nos bouches
qui ouvre le grand large.

Contrée de chardons,
d’épices et de sueur,
où les souffles prodigues
déposent sur le sable
une mémoire lourde,
des mots vivants.

Les femmes
abandonnent leurs bras.
Au tiède de leurs hanches
s’enroulent les rythmes
moites des tropiques.

Lancinant,
le dialogue du ventre
avec le feu
quand le pays renaît
pour d’autres découvertes.

Crue des corps,
fluidité des croupes.

Sous les palmes,
L’odeur rauque d’un ciel
qui n’en finit pas de s’étendre,
d’une peau
qui n’en finit pas de croître.

Pas de parole déchirée,
pas de voile délabrée,
pas de saison routinière,
rien que des seins
chauds et noirs,
un espace desserré,
la rondeur amicale
d’un air sans coutures.

On rame dans les branches,
on écrit cassis,
jeunes filles, oasis,
on veut rire et danser
et les couleurs bavardent.

Au bout des voyelles,
entre lèvres et cannelle,
c’est enfin la maison.


Brigitte Broc


Son site : http://fileusedelune.over-blog.com/5-index.html

Bibliographie:

Les Blancs Gilets : Il y a toujours un nuage à prendre par la main- Vers Toi- Chemins d'eau- Saisons de Femme- Entre Ecorce et Ciel- Je sème des forêts dans le creux de tes reins- Voix d'écume
Editions Encres Vives : Le Jardin Andalou
Editions Les Presses du Midi : Vers de mirliton, tontaine, tonton
Editions Clapas : L'Enfant des marées

Illustration:
photo de André Chenet

mardi 12 mai 2009

Lady Lazarus


Sylvia Plath née à Jamaica Plain (Massachusetts) en 1932, fut une élève exceptionnellement douée et appliquée. Son père succombe d’une embolie pulmonaire après avoir été amputé de son pied droit gangrené: elle n’a que huit ans et écrit son premier poème qui paraîtra dans une revue. Étudiante, elle publie ses premiers poèmes et nouvelles dans différents magazines et reçoit de nombreux prix de poésie. En 1956, elle se marie en secret avec le poète Ted Hughes. Leur séparation, 6 ans plus tard, marquera le début d’une période d’écriture effrénée de poèmes, parmi lesquels figure « Ariel », son chef-d’œuvre. Elle continuera d’écrire avant de se suicider le 11 février 1963.

Biographie et bibliographie :
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvia_Plath


Lire « Chronique d‘une stigmatisée », étude et choix de poèmes sur :
- http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/plath.html




« Mourir
Est un art, comme tout le reste

Je le fais extrêmement bien
» (Extrait du poème Dame Lazare)






Le candidat


Êtes-vous de notre genre d’abord ?
Vous faut-il
Un œil de verre, des fausses dents une béquille
Une agrafe ou un crochet,
Des seins ou un sexe de mousse ?

Des raccords enfin pour couvrir un manque ? Non, non ?
Alors

On ne peut rien pour vous,
Allons, séchez vos larmes.
Ouvrez la main.
Vide ? vide. Voilà une main

Pour la remplir et prête
A servir le thé, à chasser les migraines
A faire tout ce qu’on lui demande.
Voulez-vous l’épouser ?
C’est garanti :

Elle vous fermera les yeux quand viendra la fin
Et dissipera toute douleur.
Grâce au sel, notre réserve est infinie.
Ma parole vous êtes nu comme un ver ;
Et ce costume ?

Noir et raide, certes, mais il tombe bien.
Voulez-vous l’épouser ?
C’est étanche, antichoc, à l’épreuve du feu
Et des bombes perçant le toit.
On vous enterrera dedans je vous dis.

Et notre tête, mille excuses, elle est vide.
Pour ça aussi j’ai un remède.
Allons mignonne, sors de l’armoire.
Qu’est-ce que vous en dites, hein ?
Nue comme du papier mais patience

Dans vingt cinq ans, elle sera d’argent
Dans cinquante, elle sera d’or.
Une poupée vivante en tous points.
Ça coud, ça fait la cuisine,
Ça parle, parle et parle encore.

Ça fonctionne à merveille, tout marche.
Vous avez un trou, c’est une ventouse.
Vous avez un œil, c’est une image.
Mon garçon, c’est votre dernière chance.
Alors marions-nous, marions-nous, marions-nous.


***


Méduse


Loin de cette presqu’île aux bouches pierreuses
Les yeux renversés par de blancs bâtons
Les oreilles puisant de marines incohérences,
Tu héberges ta tête troublée _ balle divine,
Miroir de compassion,

Et tes doublures
Surmenant leurss cellules démentes à l’ombre de ma carène,
Épuisée comme des cœur,
Stigmate rouge en plein centre
Chevauchant la marée déchirée au point le plus proche du départ _

Traînant leur chevelure de Christ.
Suis-je vraiment sauvée ?
Mon esprit tourne autour de toi,
Vieux nombril de calcaire, câble atlantique
Conservé, semble-t-il, dans un état miraculeux.

En tout cas, tu restes là,
Souffle tremblant au bout de ma corde
Tourbillon d’eau bondissant
Vers ma baguette, éblouie, ravie,
Tu touches et tu suces.

Je ne t’ai pas appelée
Je ne t’ai jamais appelée
Et pourtant, et pourtant
Tu t’es ruée vers moi, écumante par delà la mer,
Grasse et rouge telle un placenta

Paralysant les amants en rut.
Lumière-cobra
Exprimant le souffle des cloches sanglantes
Des fuchsia. Je ne respirai plus,
Morte et sans argent.

Surexposée comme un rayon X.
Pour qui te prends-tu ?
Pour une hostie peut-être, pour une Marie-Méduse ?
Je ne veux point goûter à ton corps,
Bouteille dans laquelle je vis,

Sinistre Vatican.
Je suis écoeurée de sel chaud.
Verts comme des eunuques, tes désirs
Sifflent à mes péchés.
Va oh tentacule d’anguille, va !

Il n’y a rien entre nous.


***



Tu es


Un clown, plus heureux sur les mains,
Les pieds dans les étoiles et le crâne lunaire,
Des ouïes de poisson dans l’eau et
Les pieds de grue bien sur terre.
Enroulé sur toi-même comme une bobine de soie
Traînant ta nuit comme un hibou la sienne
Muet comme un navet du quatorze juillet
Au premier avril,
Mon triomphant, mon petit pain.

Vague comme le brouillard, guetté comme une lettre
Plus lointain que l’Australie.
Atlas au dos courbé, notre crevette vagabonde.
Douillet comme un bourgeon, à l’aise
Comme un hareng saur dans son bocal.
Un casier d’anguilles qui frétillent.
Bondissant comme une fève mexicaine
Sûr et posé comme une addition juste.
Une ardoise vierge où se dessine ton visage.


***


Les mannequins de Munich


La perfection est terrible, elle ne peut avoir d’enfant.
Froide comme neige elle pilonne les entrailles

Là où les cyprès hurlent comme des hydres,
L’arbre de vie et l’arbre de vie

Perdant leurs lunes, chaque mois, pour rien.
Le flot de sang c’est le flot d’amour,

Le sacrifice absolu.
Cela signifie : plus d’idoles, rien que moi,

Moi et toi.
Alors, dans leur méphitique beauté, dans leurs sourires

Ces mannequins se penchent cette nuit
A Munich, cette morgue entre Paris et Rome,

Nus et chauves dans leurs fourrures,
Sucettes orange sur bâtons d’argent,

Personne, nulle part. dans les hôtels
Des mains ouvriront les portes et poseront

Des chaussures noires à cirer
Où demain se glisseront de gros orteils.

Oh ! l’esprit casanier de ces fenêtres,
Les bébés en dentelles, la pâtisserie maison,

Les pesants Germains assoupis dans leur bière sans fond,
Et les téléphones noirs pendus à leur crochet,

Qui brillent
Brillent et digèrent

Sans voix. La neige est sans voix.


***



Coquelicots en juillet


Petits coquelicots, petites flammes d’enfer,
Etes-vous sans danger ?

Vous frémissez. Je ne veux pas vous toucher.
Je pose mes mains parmi les flammes. Rien ne brûle.

Et je m’épuise à vous regarder
Frémir ainsi, ridés et vermeils, comme la peau d’une bouche.

Une bouche fraîchement saignante.
Petites jupes sanglantes !

Il est des parfums que je ne puis toucher.
Où sont vos opiums, vos capsules écoeurantes ?

Que ne puis-je saigner ou dormir ! _
Et ma bouche épouser une telle blessure !

Et vos liqueurs glisser en moi par cette capsule de verre.
Portant le repos et l’oubli.

Mais la couleur, la couleur n’est plus.


***



Mots


Haches,
Sous leurs coups sonnent le bois
Et les échos !
Les échos qui voyagent
Loin du centre comme des chevaux.

La sève
Jaillit en larmes comme
L’eau qui s’efforce de restaurer son miroir
Au-dessus du roc

Qui tombe et tournoie
Crâne blanc
Dévoré par les mauvaises herbes.
Des années plus tard je
Les rencontre sur la route _

Mots desséchés sans cavaliers,
Infatigables échos des sabots.
Cependant
Du fond de l’étang, de fixes étoiles
Gouvernent une vie ?



Sylvia Plath
In « Ariel » (Éditions des femmes, 1978)
Traduit de l’américain par Laure Vernière
La première édition date de 1965 (Faber & Faber ed.)