mardi 26 août 2008

La poésie en des temps de sauvagerie (3)


«Je suis un citoyen palestinien qui vit en Palestine et qui subit ce que subissent les autres citoyens palestiniens: l’occupation, l’encerclement, la solitude, imposés par Israël. Je défends notre droit à une vie meilleure, sur un territoire plus large, et à rêver à des choses qui paraissent inatteignables, telles que la justice, la liberté et la paix. (…) Tout ce que nous voyons chez nous et autour de nous suscite à la fois la tristesse et la colère. Les Israéliens sont en train de prolonger la Nakba. Ils veulent qu’elle se renouvelle et se reproduise comme si la guerre de 1948 – et ils le disent – n’était pas terminée

Mahmoud Darwich










A ma mère


J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère…
Et l'enfance grandit en moi,
Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J'aurais honte des larmes de ma mère !

Fais de moi, si je rentre un jour,
Une ombrelle pour tes paupières.
Recouvre mes os de cette herbe
Baptisée sous tes talons innocents.
Attache-moi
Avec une mèche de tes cheveux,
Un fil qui pend à l'ourlet de ta robe…
Et je serai, peut-être, un dieu,

Peut-être un dieu,
Si j'effleurais ton coeur !
Si je rentre, enfouis-moi,
Bûche, dans ton âtre.
Et suspends-moi,
Corde à linge, sur le toit de ta maison.
Je ne tiens pas debout
Sans ta prière du jour.
J'ai vieilli. Ramène les étoiles de l'enfance
Et je partagerai avec les petits des oiseaux,
Le chemin du retour…
Au nid de ton attente !


(1966)






DISPOSITIONS POETIQUES

Les étoiles n'avaient qu'un rôle :
M'apprendre à lire
J'ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j'ai une langue
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Je ne veux pas répondre ici
Une étoile pourrait tomber sur son image
La forêt des châtaigniers, me porter de nuit
Vers la voie lactée, et dire
Tu vas demeurer là

Le poème est en haut, et il peut
M'enseigner ce qu'il désire
Ouvrir la fenêtre par exemple
Gérer ma maison entre les légendes
Et il peut m'épouser. Un temps

Et mon père est en bas
Il porte un olivier vieux de mille ans
Qui n'est ni d'Orient, ni d'Occident
Il se repose peut-être des conquérants
Se penche légèrement sur moi
Et me cueille des iris

Le poème s'éloigne
Il pénètre un port de marins qui aiment le vin
Ils ne reviennent jamais à une femme
Et ne gardent regrets, ni nostalgie
Pour quoi que ce soit

Je ne suis pas encore mort d'amour
Mais une mère qui voit le regard de son fils
Dans les oeillets, craint qu'ils ne blessent le vase
Puis elle pleure pour conjurer l'accident
Et me soustraire aux périls
Que je vive, ici là

Le poème est dans l'entre-deux
Et il peut, des seins d'une jeune fille, éclairer les nuits
D'une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri d'un gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j'ai égaré mon âme
Lorsque j'ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?


Extrait de "Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?", Poèmes traduits de l'arabe par Elias Sanbar, éditions Actes Sud, 1996.







Elle, le soir

Elle est seule, le soir
et moi, comme elle, je suis seul...
Entre moi et ses chandelles
dans le restaurant hivernal,
deux tables vides. [Rien ne trouble notre silence]
Elle ne me voit pas quand je la vois
cueillir une rose à sa poitrine.
Je ne la vois pas quand elle me voit
siroter un baiser de mon vin...
Elle n’émiette pas son morceau de pain,
et moi, je ne renverse pas l’eau
sur la nappe en papier.
[Rien ne ternit notre sérénité]
Elle est seule et je suis seul
devant sa beauté. Je me dis :
Pourquoi cette fragilité ne nous unit-elle pas ?
Pourquoi ne puis-je goûter son vin ?
Elle ne me voit pas quand je la vois
décroiser les jambes...
Et je ne la vois pas quand elle me voit
ôter mon manteau...
Rien ne la dérange en ma compagnie,
rien ne me dérange, nous sommes à présent
unis dans l’oubli...
Notre dîner, chacun seul, fut appétissant,
la voix de la nuit était bleue.
Je n’étais pas seul, elle n’était pas seule.
Ensemble nous écoutions le cristal.
[Rien ne brise notre nuit]

Elle ne dit pas :
L’amour naît vivant
Et finit en idée.
Moi non plus, je ne dis pas :
L’amour a fini en idée.

Mais il en a tout l’air...


Extrait de : "Ne t’excuse pas"
In « La terre nous est étroite et autres poèmes »,
(Actes Sud, février 2006.)
Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar





« La vraie poésie est un mélange chimique très particulier qui filtre l’expérience collective à travers l’expérience intime. La poésie requiert et offre des métaphores pour rendre la réalité plus supportable. Quand j’étais en prison, d’un point de vue poétique, je voyais mon bourreau comme un prisonnier, et je me sentais plus libre que lui parce que moi je n’étais privé que de liberté, mais pas de la capacité de reconnaître l’autre à l’intérieur de moi. Je n’ai pas changé d’avis. L’ennemi a de nombreux masques, nous avons des traits communs et, dans ces conditions humaines complexes, il peut arriver que les rôles s’échangent. Mais moi je ne veux pas habiter l’image que mon ennemi a choisie pour moi. Moi j’ai choisi le camp des perdant »

Entretien avec Geraldina Colotti pour le journal italienil manifesto, le 29 mai 2007
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
Pour lire l’intégralité de cet entretien aller sur :
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=1703&






Extrait de "Journal":

Dès cet instant “tu” est un autre !


Nous fallait-il tomber de si haut et voir notre sang sur nos mains.. pour nous apercevoir que nous n’étions pas des anges.. comme nous le pensions ?

Et nous fallait-il aussi dévoiler nos tares en public, afin que notre vérité ne demeure plus vierge ?

Comme nous avons menti lorsque nous avons dit : nous sommes une exception !

Te prendre au sérieux est pire que de mentir aux autres !

Montrer de l’amabilité envers qui nous hait et de la dureté envers qui nous aime, témoigne de la servilité du vaniteux et de l’arrogance du misérable !

Ô passé ! Fais que nous ne changions pas… à mesure que nous nous éloignons de toi !

Ô futur : ne nous demande pas : Qui êtes-vous ?

Et que voulez-vous de moi ? Nous non plus ne le savons pas.

Ô présent ! Témoigne-nous d’un peu d’indulgence, nous ne faisons que passer notre chemin, passants importuns !

L’identité c’est ce que nous laissons en héritage et non pas ce dont nous héritons, ce que nous inventons et non pas ce dont nous nous souvenons. L’identité c’est la perversité du miroir qu’il nous faut briser chaque fois que l’image reflétée nous séduit !

Il a mis son masque, rassemblé son courage, et a tué sa mère.. parce que c’est elle qu’il a pu trouver comme gibier.. et parce qu’une soldate l’avait arrêté, s’était dénudée les seins devant lui, et lui avait demandé : est-ce que ta mère en a de pareils ?

N’étaient la pudeur et les ténèbres, je me serais rendu à Gaza, sans être instruit ni du chemin qui mène à la demeure du nouvel Abu Sufiane [1] ni du nom du nouveau prophète !

Et si Muhammad n’était pas le Sceau des Prophètes, [2] chaque bande aurait eu son prophète et chaque compagnon sa milice !

Juin nous a ravis en sa quarantième commémoration : si nous ne trouvons pas celui qui peut nous vaincre à nouveau, nous nous imposerons la défaite nous-même, de nos propres mains, afin de ne pas oublier !

Malgré ton assiduité à fouiller mes yeux.. tu n’y rencontreras pas mon regard. Il est l’otage d’un scandale !

Mon cœur n’est pas à moi… ni à personne. Il s’est détaché de moi, sans se changer en pierre.

Sait-il, celui qui proclame par-dessus la dépouille de sa victime-son frère : "Dieu est le plus grand", sait-il qu’il est un mécréant parce qu’il se représente Dieu à son image à lui : plus petit qu’un être humain de constitution normale ?

Le prisonnier convoitant d’hériter de la prison a dissimulé le sourire de la victoire devant la caméra. Mais il n’a pas réussi à contenir la joie qui ruisselait de ses yeux.

Peut-être parce que le texte impétueux était plus fort que l’acteur.

Quel besoin avons-nous des narcisses puisque nous sommes palestiniens ?

Et tant que nous ne savons pas différencier entre la mosquée ( jâmi’) et l’université (jâmi’a), tous deux participant de la même racine linguistique, quel besoin avons-nous d’un Etat.. puisque celui-ci et le temps fuient vers un même destin ?

Une grande banderole à la porte d’une boîte de nuit : Bienvenue aux palestiniens de retour du front. L’entrée est gratuite ! et notre alcool ne saoûle pas.. !

Je ne peux défendre mon droit au travail comme cireur de chaussures sur le trottoir.

Parce qu’il est du droit de mes clients de me prendre pour un voleur de chaussures – c’est ce que m’a dit un professeur d’université.. !

"Moi et l’étranger contre mon cousin. Et moi et mon cousin contre mon frère. Et moi et mon cheikh contre moi-même." [3] Telle est la première leçon d’éducation civique, nouvelle version, dans les cachots enténébrés.

Qui entrera au paradis en premier ? Celui tué par les balles de l’ennemi ou celui qu’ont tué les balles d’un frère ?

Certains jurisconsultes disent : Il est possible que tu trouves un ennemi en celui qui fut enfanté par ta mère.. !

Les fondamentalistes ne m’exaspèrent pas, ils sont croyants à leur manière. Ceux qui m’exaspèrent ce sont leurs partisans laïques, leurs partisans athées, dont la foi ne sacrifie qu’à un dieu unique : leur image à la télévision.. !

Il me demande : Un garde affamé se doit-il de défendre une maison dont le propriétaire est parti passer ses vacances d’été sur la Riviera française ou italienne.. peu importe laquelle ? Je dis : Non, il ne doit pas la défendre.. !

Et il me demande : Est-ce que moi + moi = deux ? Je dis : Toi et toi cela fait moins qu’un.. !

Je n’ai pas honte de mon identité, elle est encore en voie de création. Mais j’ai honte de certains extraits des Prolégomènes d’Ibn Khaldoun.[4]

Dès cet instant, "tu" est un autre !



Notes:

[1] Abu Sufiane ibn Harb, était l’un des plus éminents dirigeants de la tribu des Qoreish, père de Mouawia (fondateur de la dynastie des Omeyyades). Il jouissait d’une grande notoriété à la Mecque à l’époque où le Prophète entreprit sa prédication, mais il combattit l’Islam de toutes ses forces et causa d’énormes dégâts aux musulmans. La veille de l’entrée du Prophète à la Mecque où il revenait en conquérant (630), Abu Sufiane se convertit à l’Islam. Le Prophète lui pardonna ainsi qu’à sa femme Hind qui avait mutilé les cadavres des musulmans lors de la bataille d’Uhud. La ville fut prise sans effusion de sang ; rassurant ses anciens ennemis, le Prophète eut ce mot célèbre : "Qui entre en la demeure d’Abu Sufiane sera en sûreté."

[2] Sceau des Prophètes : c’est l’expression consacrée pour parler du Prophète de l’Islam décrit dans le Coran comme le dernier prophète, qui ne sera suivi par aucun autre.

[3] Parodie du proverbe arabe : "Mon frère et moi contre mon cousin, mon cousin et moi contre l’étranger" (cf "Le sel de la conversation" de Arlette Tadié, Maisonneuve & Larose)

[4] Ibn Khaldoun est un historien et philosophe arabe (Tunis 1332 – Le Caire 1406). Philosophe de l’histoire, il est aussi considéré comme le précurseur de la sociologie. Son œuvre principale, "Livre des considérations sur l’histoire des Arabes, des Persans et des Berbères", est précédée d’une longue "Introduction" ( Muqaddima), mot généralement traduit par Prolégomènes. Cette "Introduction" constitue à elle seule un volume dans lequel Ibn Khaldoun expose les méthodes de sa science. Thèmes principaux des Prolégomènes : la constatation que l’Etat se construit par la force, le luxe le pourrit, d’autres forces naissent qui prennet le pouvoir, poursuivent le cycle ; description des liens de parenté (la ’asabiyya) qui fondent les sociétés de l’époque et constituent leur moteur.

Traduction M.A.



Al-Ayyam, 17 juin 2007

Mahmoud Darwish, "Journal", Al-Ayyam, 17 juin 2007
Lien : http://www.protection-palestine.org/spip.php?article5186





Pour se procurer les receuils et les livres de Mahmoud Darwich:
http://www.actes-sud.fr/


Lire également:
"Anthologie de la poésie palestinienne"
(Messidor, coll. Poésie, 1990).

"Mahmoud Darwich, dans l’exil de sa langue", de François Xavier, Autre temps, 171 pages, 15 euros
http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=1289





« Nous n’avons jamais eu un aussi grand besoin de poésie »

Mahmoud Darwich



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