Souvenir d’une visite à Fontainebleau
Je suis né dans un village de basse Norvège. Je fus élevé, nourri aux violettes blanches et mes malheurs commencèrent le jour où je mangeais des violettes vertes. J’eus une indigestion considérable, je crus mourir. Des bateaux de porcelaine flottaient sur le fleuve, s’entrechoquaient gaiement, coulaient. Une cloche jaune sonnait dans le ciel rouge. Plus tard, je fus empereur de Chine. Les ascenseurs ne marchaient jamais. Les escaliers avaient cent mille marches, quand j’atteignais ma chambre, je roulais des yeux blancs. Je dormais mal. Les bruits de l’usine à gaz voisine grignotaient le silence. Je me disais qu’en Norvège, jadis, on vivait vieux. Pâtisseries, grands lacs, canoës d’écorces. Lors de l’exil, je me suiciderai. D’un coup de revolver dans la bouche au premier étage de la Tour Eiffel.
Je tombai, me fichai dans une pelouse. Encore des malheurs. Il fallut repartir.
De nouveau la Norvège, les seins des nourrices. La luxuriance de la Laponie au printemps, quand fond la neige et que paraissent les violettes agricoles. Il faut avoir vu cela, comme le Vésuve en éruption, ou sa femme dans les bras d’un autre. Ce sont des moments qu’on oublie pas. Il faut les vivre ou ne pas les vivre. L’un et l’autre peuvent ou peut se dire. On peut regarder tout cela, comme des chiens épars dans la chambre. Ce sont des souvenirs que je parle. Ils salissent en général les tapis. Que faire ?
J’ai du mal à trouver de l’emploi. Quand on a été élevé sur le dos d’un cheval marin, on a du mal à se caser. C’est la condition humaine. Le pari stupide.
Je tombai, me fichai dans une pelouse. Encore des malheurs. Il fallut repartir.
De nouveau la Norvège, les seins des nourrices. La luxuriance de la Laponie au printemps, quand fond la neige et que paraissent les violettes agricoles. Il faut avoir vu cela, comme le Vésuve en éruption, ou sa femme dans les bras d’un autre. Ce sont des moments qu’on oublie pas. Il faut les vivre ou ne pas les vivre. L’un et l’autre peuvent ou peut se dire. On peut regarder tout cela, comme des chiens épars dans la chambre. Ce sont des souvenirs que je parle. Ils salissent en général les tapis. Que faire ?
J’ai du mal à trouver de l’emploi. Quand on a été élevé sur le dos d’un cheval marin, on a du mal à se caser. C’est la condition humaine. Le pari stupide.
***
À l’horizon des orbites vides,
Les oiseaux volent à travers ton corps.
Il fait frais dans le corps des pigeons.
On tire l’eau du puits.
Au creux de ton épaule où s’égouttent les pluies.
On peut s’asseoir au revers blond de tes fossés.
Le ciel est bleu, tiedi comme ton bras vivant.
Tu coules dans l’ombre et le pardon.
Et tout ce temps perdu, et tout ce temps perdu…
Et le temps non perdu, il l’est bien plus encore.
On dort, on est aveugle aux songes du dehors.
On dort,
Sous ton visage à peine effleuré par tes mains.
On rêve ton poignet, on veut sentir ton sang
Venir et s’en aller dans un rêve meurtri.
On rêve sans rêver dans la triste insomnie
Du monde.
Le gel est solitaire et le sang accablant.
Et le cœur bat. Et le cœur bat. Et le cœur bat.
Sous la tente de feutre du temps.
Du monde.
***
Un jour l’amour vient. Et l’amour ne vient pas. C’est la souffrance qui vient. Mais c’est pareil.
Car l’amour n’existe pas, mais le reste est encore pire. Alors il revient, l’amour, du fond du néant, du fond de la mer, comme une étoile, du fond du cœur, du fond du ciel, comme un silence.
Ton amour s’en va sur la mer. Ta mort s’en va sur la mer, sous ses hautes voiles, tandis que de la jetée, des coups de canons innombrables et réglementaires saluent l’appareillage. Les détonations sourdes saluent ton départ et de légers canons de fumées blanches s’élèvent des bouches à feu.
L’amour et la mort s’en vont. Ils vont toujours. Du pôle ou du tropique un jour tu surgiras. Nous sommes nés pour rien, mais nous sommes nés pour cette attente et, dans le soleil noir de cette absence, dans la volonté calme et patiente de cet événement précis, nous puisons nos forces. On s’en nourrit, de sa douleur, on s’en nourrit. La mort s’en va, mais nous, on reste. On attend.
Michel Bataille
In "Le Cri dans le mur" (Julliard, 1970)
Lien: http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Bataille
Car l’amour n’existe pas, mais le reste est encore pire. Alors il revient, l’amour, du fond du néant, du fond de la mer, comme une étoile, du fond du cœur, du fond du ciel, comme un silence.
Ton amour s’en va sur la mer. Ta mort s’en va sur la mer, sous ses hautes voiles, tandis que de la jetée, des coups de canons innombrables et réglementaires saluent l’appareillage. Les détonations sourdes saluent ton départ et de légers canons de fumées blanches s’élèvent des bouches à feu.
L’amour et la mort s’en vont. Ils vont toujours. Du pôle ou du tropique un jour tu surgiras. Nous sommes nés pour rien, mais nous sommes nés pour cette attente et, dans le soleil noir de cette absence, dans la volonté calme et patiente de cet événement précis, nous puisons nos forces. On s’en nourrit, de sa douleur, on s’en nourrit. La mort s’en va, mais nous, on reste. On attend.
Michel Bataille
In "Le Cri dans le mur" (Julliard, 1970)
Lien: http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Bataille

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