vendredi 19 septembre 2008

Le Cri dans le mur (3)

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On voit la mort se prendre aux yeux des carrefours.
On voit mourir les mains., comme un cri des tambours.
A perdre un oiseau, à perdre une peine.
A perdre un matin, à perdre un destin.

Si tu perds ce matin, qui n’a jamais eu lieu,
D’un cœur désespéré, tu deviendras plus sage.
Si tu perds ce destin inattendu et triste,
Tu trouveras l’oiseau, l’oiseau blanc de la peine.
Tu trouveras l’oiseau, l’oiseau ce sera toi.

Et tu regarderas, et tu regarderas.
Et tu regarderas, et tu regarderas.
Et tu regarderas,.
Tu verras le matin perdu à l’orée de la forêt.
Dans ta propre forêt.




***




Chant riant des jours, de la mort, de la vie, de l’oubli, de l’angoisse, de l’inquiétude, de l’amour, de la haine, de la belle et sauvage et tendre indifférence. Je suis venu vers toi sur de jaunes nuages, mais que s’est-il passé ? On m’a demandé mon ticket. Je n’en avais pas. On m’a jeté dehors.
Alors j’ai erré sur les ponts, les fleuves, les femmes, les gares, les métros, le travail, la solitude.
Pourtant, je rêvais de toi, mon amour que je rencontrerai un jour sous les arceaux de la lune.
On n’a pas de vêtements du soir. On ne peut pas se rendre aux invitations. On rêve, on rêve. On rêve de toi, du chant déchirant de l’azur faisant irruption par lablessure de l’aile dans la musique mortelle du bal.
Parfois je tournais en moi-même ton visage vers le mur, et je vivais ainsi sans poul, sans un cri, sans un geste, sans même que mon cœur batte, en attente.
J’ai traversé des continents de silence, des cavernes imperturbables et calmes où le dernier des esclaves serait mort d’angoisse. Mais je ne suis pas un esclave. J’appartiens à la race des fous réhabilités par le Dieu mort et je sais regarder le soleil face à face. Je suis fils de roi. Je sais regarder le matin face à face, et je sais regarder la mer sans rien faire, en attente, et je sais regarder les étoiles, et je sais me taire.
Je suis un fou achevé et il n’est personne au monde qui m’est vu accomplir un geste sage. Je suis le plus grand reteneur de gestes de tous les temps. Mon immobilité est remarquable. Je suis un grand destructeur de paroles. Je sais ce que je sais, et jamais je ne le dis. Jamais je ne le dis. Jamais.
On m’a vu marcher parmi les serpents. Cela m’était égal. On m’a vu piétiner le feu, avec une certaine lenteur. Ainsi passait le temps, et les années passaient, mêlant un délicieux mirage à la plus atroce des réalités. Je ne pense pas avoir jamais cessé de t’aimer. Jamais.
Je suis l’ahuri souverain. Je n’ai jamais rien compris. Jamais. Jamais. Cela me distingue heureusement de ces êtres vulgaires qui ont compris quelque chose. Je suis obtus, mais le suis absolument. Je suis silencieux comme une plaie ouverte.
Tel est mon secret. Il est pour toi.




***


La philosophie


Quand le marin qui portait la guitare descendit de l’avion, on s’aperçut qu’un petit crocodile empaillé et rouge le suivait. Le chef du protocole voulut s’interposer, mais déjà le crocodile, dressé sur ses pattes de derrière, s’était emparé du micro et déclarait que la crise de l’or était surfaite et que les finances internationales se portaient comme jamais. Le public fondit en sanglots. Une bombe explosa dans la foule. Au son des cloches, le train bleu pénétra sur le parvis. Au bord des wagons plate-formes, des femmes nues d’une grande beauté présentaient des robes. C’est cela, la métaphysique.
Les gens regardaient les filles d’un air incrédule, puis avide, puis énormément décidé. Alors, leur température atteignait soixante à l’ombre et ils basculaient en arrière, raides comme des barres à mine.
Le service de santé les conduisait au poste où l’on procédait à la vérification des identités. Un parachutiste gallois expliqua qu’il était là à la suite d’un pari. On lui colla le maximum. On marqua tout le monde avec un tampon encreur. Les grands bourgeois, les moyens, les petits et les minuscules s’en allèrent.
Le crocodile causait toujours. Il ne se passait RIEN. Ca c’est l’homme et le dense de la question, car le vrai problème n’est pas de savoir la densité du poil du zébu femelle ceuilli au clair de lune, ou le nombre de peaux-rouges qui passent par le tunnel de l’East River. Tous les chiffres sont faux, on le sait depuis 2000 ans. Le vrai problème est celui du crocodile. Un avion décolle, sifflant commel’œsophage d’un proscrit quand on met l’oreille contre. Le seul problème est de ne RIEN savoir.
C’est cela, la philosophie.



Michel Bataille
In "Le cri dans le mur" (Julliard, 1970)

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