samedi 9 juillet 2011

Yann Orveillon (1941/2011)



L'AMOUR/ LA MORT

    Il ne s'agit pas ici de discourir doctement sur l'amour et la mort en sachant que nous aspirons à l'un et avons peur de l'autre. Pas de considérations savantes sur Eros et Thanatos, sur leur opposition, sur leur engendrement, leur génération spontanée ou provoquée.

    L'amour nous touche et nous sommes Roi-de-Gloire, comme d'un soleil nimbé. La lumière nous inonde jusqu'en nos ombres les plus obscures et nous marchons à l'étoile. La musique se fait chair, la dilatation du plain-chant abolit les limites.

    De ce compagnonnage ému, ce fil rouge de la vie, nous tramerons, tapis de haute lisse, les passions les plus chaudes, aux couleurs de l'amour, dans la verticalité de midi, l'amour n'a pas d'ombre!

    Ce monde meurt par manque d'attention, par la "la détestation" des amputés de l'amour, les auto-mutilés de la haine "bavent à la poupe", ils veulent encadrer nos dérives. Les cyclones aveugles sabrent l'air, ils veulent nous clouer de baïonnettes.

    "Viva la muerte" braillent les soudards du sentiment, les violeurs d'innocence, les insulteurs de la beauté. Dans le dos juvénile de l'amour, ils veulent tailler des lumières dans leurs bottes.

    Nous n'avons plus le temps des angoisses métaphysiques. Plus de questionnements sans réponses.

    Les interrogations ontologiques sont un luxe de temps de paix, mais puisque voici à nouveau "le temps des assassins", puisque leurs langues acides lèchent le bas de nos portes, il y a urgence à faire mur de nos poitrines d'amour fou. Il y a urgence à dresser des barricades, pas en pierres de sucre, non, des barricades défendues d'amour ardent, de celles où sur des drapeaux rouges et noirs, on pourra lire "Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil".

    Ce tract d'action poétique numéro quatre est dédié à tous les opprimés, les violés, les spoliés, les assassinés des Balkans, d'Algérie et d'ailleurs, et plus particulièrement à ces deux amoureux morts la main dans la main, au sortir d'un pont enjambant "Snipper Alley" à Sarajevo.

    La bêtise noire à front de taureau jaillit comme balle des canons de fusil et des soutes d'avion, elle chante la mort, l'horrible, l'injuste, la nauséabonde, l'insupportable,  la sale mort que prodiguent les ignobles: les racistes, les fascistes, les purificateurs, les chiens de guerre.

    Les poètes doivent être des voleurs de feu et plonger les brandons de leurs poèmes dans les bouches d'ombre qui hurlent à la mort.

    Nous ne voulons pas écrire une aimable poésie, mais une poésie d'amour "soleilleux", brûlant, calciné. "Je est un autre" et nous sommes concernés. Au bout de nos forces, quand nous aurons fini nos apprentissages de l'usage du monde,quand exténuées d'amour nos lèvres seront devenues sèches, alors, mais alors seulement et parce que nous l'aurons apprivoisée, nous accepterons de faire un dernier tour de valse avec la camarde, la "Noire fiancée".

    Alors, nous mourrons cette fois, vraiment, en état d'écart absolu entre nos rêves et notre nouvelle réalité, entre l'Amour et la Mort.

    Et nous mourrons sans haine car nous savons que:
    "Viendront d'autres horribles travailleurs, ils se lèveront là où l'autre s'est affaissé".
    Et ceux-là à nouveaux diront: "Donnez-nous de l'or, nous en ferons de l'amour et nous ferons chanter les pierres".


Yann Orveillon

In "Dans nos poings serrés des étoiles"
(Paroles en archipel Éd. _ 2008)









Hommage à Yann Orveillon par André Cuzon



      André laude et Yann Orveillon (Archives "Les amis d'André Laude")


Yann Orveillon vient de décéder le 7 juillet à l’hôpital de Morlaix (Finistère), où les traitements se succédaient depuis de longs mois.
Né en 1941 de parents brestois, il vécut après-guerre dans les baraques du « Point du jour » près de « Polygone Butte ».
A 17 ans il est marin au long cours et embarque sur des navires qui portaient, seuls, des noms de poètes de la Pléiade : Du Bellay, Rémy Belleau, De Baïf, Ronsard…
Il termine sa vie professionnelle comme documentaliste après 41 ans d’activité salariée, ayant pratiqué mille métiers et connu milles misères.
Militant syndical et politique organisé ; presque toute sa vie il milite. Il œuvrait depuis plus de 20 ans pour la « promotion » des poètes et de la poésie conçue et vécue comme un acte de résistance et de réappropriation de la parole, essentiels à l’expression et l’organisation d’un contre-pouvoir, pour aider et sauver la dignité et la beauté du monde.
Chroniqueur de radios libres, ancien président des Ecrivains Bretons, fondateur des Voleurs de Feu, il a écrit dans les revues Albatroz, Hors jeu, D’autre part, Ar Men, Hopala, Les Voleurs de Feu…
Il  présida après la mort d’André Laude  « Poévie » l’association des « Amis d’André Laude et de Nora Nord ».
Aux éditions Albatroz il publia « L’amour à l’heure bleue » préfacée par André Laude.
Notre rencontre en 2005 est à l’origine du travail de l’édition de l’œuvre poétique d’André Laude et de la création de notre association.
Il signa la préface de l’œuvre poétique d’André Laude aux éditions de la Différence en 2008.
Nous avions édité « la constellation du fils » qu’il a aussi préfacée avec les Voleurs de Feu.
Il nous avait confiés récemment des heures d’enregistrement audio d’André Laude pour les numériser.
Il tenait à la création d’un « Fonds André Laude » sécurisé.
Nous devions éditer ensemble un autre inédit d’André Laude « Orphée dans la chambre noire ».
Nous avions convenu de rendre visite cet été à Françoise Grall dans la maison de Bossulan où André Laude fut souvent reçu par la famille de Xavier Grall…

Notre association « les Amis d’André Laude » vient de perdre en 18 mois des amis essentiels :
Serge Wellens, Jean-Michel Fossey, Guillaume Corneille, Jean Pierre Begot et aujourd’hui Yann Orveillon.
Nous continuerons leur combat et le « devoir de mémoire poétique » (Abdellatif Laâbi).
Salut et fraternité Yann.

                        André Cuzon
                        Les Amis d’André Laude




Le 09 Juillet 2011


"Donc le poète est vraiment voleur de feu" Rimbaud

Cher André,

A l'instant, j'apprends, non sans une grande douleur, la nouvelle de la mort de Yann.
Le colosse breton s'est effondré, libéré après des années de souffrances physiques continuelles qu'il combattait comme toute sa vie durant il a combattu l'hydre de l'inhumanité et  seule une volonté farouche, au-delà du supportable pour le commun des mortels, le tenait terriblement debout, contre les vents et les marées hostiles.
Cet homme-là ne supportait aucune résignation, c'était un guerrier au sens antique du mot. Sa chienne Laïca l'attendait très certainement à l'entrée du sentier obscur, et ensemble ils parcourent les courbes des rivages vers ce pays radieux de la fraternité humaine qui fut sa raison ardente de vivre:
à n'en point douter, il nous a légué en partant quelques brûlures de ce feu sacré que Rimbaud projetait dans l'avenir.
Nous nous étions connement séparés à la croisée des chemins, mais je n'en ai pas pour autant cessé d'aimer et de respecter l'homme  aussi redoutable qu'absolu dans ses combats. Il fut à sa façon de militant un immense passeur de poésie. Il m'a honoré en me choisissant parmi les auteurs de "Les Voleurs de Feu". Je me dis que maintenant il a retrouvé André Laude, l'ami poète qu'il chérissait comme un père le fils prodigue. Ensemble, ils n'en continuent pas moins à nous exhorter à réinventer la vie avec tous nos frères et nos soeurs insurgés de la côte.
     Je te prie, cher André, de faire part  de ma profonde tristesse à ses filles ainsi qu'à Marie-Lise Martins-le-Core,
                                                                                                 
                                            André Chenet



Laïca, la fidèle compagne décédée l'an dernier





Prière aux morts
        à Yann Orveillon


Morts lavés d’eaux vives
qui éprouvez l’amour de la Terre
et la légèreté des cendres
Morts qui mûrissez avec les cerises
invitez-nous aux banquets de l’azur
en oubliant notre mauvaise foi
Morts qui jadis tendiez vos mains
vers les enfants fiers et beaux
Morts nimbés d’obscurs mystères
Montrez-nous le chemin de nuit
qui conduit en pleine lumière
Morts vétustes couverts de poussière
Morts qui résidez au-delà
de tout ce que nous pourrions imaginer
faites-nous leçon de révolte et d’humilité
la violence de vos rêves
réveille les catastrophes de l’Histoire
Morts vétustes couverts de poussière
voici nos ardeurs et nos fièvres
par ici les nouvelles ne sont pas bonnes :
« on torture on affame un peu partout sur la terre ».

        André Chenet, in "Au coeur du cri" (Les Voleurs de Feu, 2010)



Yann chez lui à Plougasnou, le 24/08/2009

1 commentaires:

Nebocian a dit…

en défense de la poésie des barbus
http://avant-guerre-poemes.blogspot.com/