mardi 24 janvier 2012

Délire amoureux / Delirio amoroso







    Grâce à la traduction de Patricia Dao, nous pouvons enfin proposer au lecteur français l’édition bilingue de l’un des textes les plus passionnants d’Alda Merini intitulé Delirio amoroso (Délire amoureux). Cet ouvrage a été publié en Italie en 1989 et il a connu plusieurs éditions. Influencé de manière évidente par l’expérience poétique précédente de l’auteur, ce texte en prose s’inscrit sur les plans thématique et formel dans l’ensemble des ouvrages que Merini rédige après l’expérience de l’asile psychiatrique, dont nous rappelons L’altra verità. Diario di una diversa (1986) et La pazza della porta accanto (1995). Il s’agit de trois textes qui, se situant entre l’autobiographie et la fiction, reviennent tout particulièrement sur la notion de ‘folie’ qui ne se limite à aucune définition conventionnelle ni médicale.

Dans Délire amoureux, la biographie et la fiction se côtoient sans arrêt tout au long de la narration, dans l’effort à la fois cruel et honnête de faire exprimer une douleur capable de forger une écriture en même temps violente, onirique et ironique qui transforme la corruptibilité humaine en un discours incorruptible et, nous dirions, sacré par lequel Merini semble lancer un défi ultime à tout jugement, à toute normalisation, à toute tentative de priver l’homme de sa raison, de son corps, de ses rêves, de son innocence : « Comme je l’ai déjà dit dans ‘Diario’, ce que j’écris ici n’est ni vrai ni vraisemblable, parce que je raconte l’horreur de façon idyllique. Peut-être un jour écrirai-je le vrai journal intime, fait de pensées atroces, de monstruosités et d’envie anormale de se tuer. Le vrai journal est dans ma conscience et c’est une pierre tombale triste, une parmi les pierres tombales qui ont enseveli ma vie. »


    Flaviano Pisanelli,
    (extrait de "Le Feu de la folie: Délire amoureux d'Alda Merini" _ Préface)


Avec ‘Delirio amoroso’ Alda Merini décrit précisément
cette ‘folie d’amour’ qui lui valut de sortir des ornières
de la pensée admise
.”
        André Chenet



Deux ans après Dopo tutto anche tu, Les éditions Oxybia poursuivent un hommage à la poète milanaise avec l’édition bilingue de Délire amoureux/Delirio amoroso, lumineusement traduit par Patricia Dao, passionnément préfacé par Flaviano Pisanelli, ce bel ensemble rejoint par une quatrième de couverture du poète et passeur André Chenet.
 
Comme le précise F. Pisanelli, à chaque recueil de Merini, la notion même de « folie » « ne se limite à aucune définition conventionnelle ni médicale ».[8] C’est dans l’Italie du Sud (Milan, Taranto) que Merini fera l’expérience de l’incarcération psychiatrique :

« Elle ne cesse de vouloir comprendre les raisons de l’univers déshumanisé et déshumanisant de l’asile psychiatrique. Cette attitude de révolte et de résistance amène l’écrivain à défendre son rôle d’individu et de femme : elle continue à vivre sa condition d’épouse et de mère, en essayant de ne jamais perdre le contact avec la réalité qui semble toutefois s’arrêter au-delà des barreaux des fenêtres de sa chambre et de son lit de contention, des électrochocs et  de la stérilisation qu’elle subit et qui privent l’individu de son identité et de sa dignité ».
[p. 14]

   « Dans Délire amoureux… la folie s’exprime tout d’abord comme une force ‘dissidente’ ».
   [p. 16]


    Nathalie Riera
    (Extrait de sa présentation dans Les Carnets d'Eucharis)


        Avec “Délire amoureux / Delirio amoroso” (bilingue), Oxybia inaugure sa nouvelle collection “Debout poète, debout” qui a l’ambition de promouvoir une écriture dans le mouvement même de la vie, dans cette verticalité qui permet à chacun d’embrasser tous les horizons.
Dans “Délire amoureux”, Alda Merini croise la femme, la mère, l’enfant, l’épouse, l’amante, la folie, mais aussi la fatalité, la cruauté, l’injustice et la beauté, avec une dextérité qui renvoie le lecteur à lui-même et qui revendique avec force le droit à être “divers”, à s’aventurer dans des directions opposées en acceptant avec humilité l’être pluriel, cruel, sauvage, et pourtant incroyablement beau, innocent et pétri d’amour.


Alda Merini



Deux passages extraits de Délire Amoureux:



Ça fait maintenant deux ans que je suis malade, exactement deux ans, et c’est moi qui l’ai voulu. Encore une fois j’ai fermé le lourd temple de ma vie. J’ai reculé en me plongeant dans un indéchiffrable inconscient. L’inconscient est riche comme le fond des mers, plein de coraux et d’éponges, de sirènes et de personnages de rêves. Plein de fleurs carnivores. J’habite ici depuis deux ans comme quand j’étais à l’asile psychiatrique. L’asile psychiatrique est une grande caisse de résonance où le délire devient écho. J’ai vécu en asile psychiatrique parfois volontairement. D’autres fois sans le savoir.
Comme je l’ai déjà dit dans “Diario”, ce que j’écris ici n’est ni vrai ni vraisemblable, parce que je raconte l’horreur de façon idyllique. Peut-être un jour écrirai-je le vrai journal intime, fait de pensées atroces, de monstruosité et d’envie anormale de se tuer. Le vrai journal est dans ma conscience et c’est une pierre tombale triste, une parmi les pierres tombales qui ont enseveli ma vie. Quelqu’un a dit : “Qui a vécu plusieurs fois doit mourir plusieurs fois”. Phrase splendide, qui résume le terrible concept de la stupidité courroucée de l’homme qui ne conçoit pas les fautes des autres et tolère seulement les siennes.

Le rêve se lève souvent et marche sur ma tête comme un elfe, un tout petit elfe qui me dérange mais m’amuse aussi. Combien de rêves ai-je faits ! J’y ai vu quelquefois une lueur magique, il s’agissait parfois de rêves lourds comme des pierres posées dans le centre du cœur. Moi ces rêves je les ai tous acceptés : les formes me plaisent, qu’elles viennent ou non de l’inconscient. Si elles venaient de l’inconscient, j’en recherchais l’origine. Il s’agissait de toute façon de rêves magnifiques, pleins de couleurs, de rêves qui disaient “allez lève-toi ! la vie est belle ; elle est comme nous l’enseigne la nature, elle est toujours au-delà de l’angoisse”. Et alors je m’asseyais sur mon lit et les rêves disparaissaient et l’air pur du matin entrait et mon corps devenait une merveilleuse statue, la statue d’un guerrier prêt à combattre et à se battre pour sa propre journée.


.../...


Au nom de la pauvreté sont commis de nombreux délits. Le pauvre est envahissant et il fait des choses invraisemblables. Le pauvre se faufile sous les draps des autres. Un jour un médecin m’a dit : - Mais pourquoi avez-vous fait quatre enfants ? – Je lui ai répondu : - Parce que c’était facile et parce que j’avais du temps à perdre.
- Tant mieux pour vous, mais vous les avez ensuite confiés à l’assistance publique.
Alors je lui ai dit qu’il avait raison et que je les avais faits pour voler l’État. Le médecin y a cru et m’a incendiée du regard. J’aurais voulu lui dire que l’État m’avait opprimée et qu’il ne m’avait pas soignée et que j’avais dû pratiquement m’offrir à des personnes indécentes qui de plus avaient spéculé sur mes forces créatrices : je n’ai rien dit. Quand j’emmenais mes enfants à l’orphelinat parce que je devais me livrer aux asiles psychiatriques publics, je ne pleurais même pas : je devais le faire parce que j’étais pauvre. Et ainsi, je les livrais.

J’ai peur. Mais qu’est-ce que la peur ? C’est l’amour, c’est la poésie et tout ce qui élimine et absorbe. La peur est tout ce qui me tient prodigieusement abstraite de la vie. Quand je dis “ça me fait peur”, je veux dire que ça me pousse à la passion, et pourquoi je dis ça, je ne sais pas. C’est une façon comme une autre de confondre poésie et peur.


.../...



D é l i r e  a m o u r e u x / D e l i r i o  a m o r o s o
de Alda Merini
Traduction - Patricia DAO
Préface - Flaviano PISANELLI
Prix: 15 euros

Ouvrage publié et traduit avec le concours du Centre National du Livre

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OXYBIA
Régis Daubin
12 rue des Roumègons - 06520 Magagnosc
Tél: 09.53.61.72.31 ou 06.76.96.96.67
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ou rendez-vous sur:
 http://oxybia.free.fr

Repères:
Biograhie/ Bibliographie de Alda Merini sur Wikipedia

Sur le site Amicalien: une introduction à l'oeuvre d'Alda Merini de Viviane Scampi et de nombreux poèmes d'Alda Merini traduits par Martin Rueff, Viviane Scampi, Patricia Dao et Flaviano Pisanelli.

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