dimanche 1 janvier 2012

Poésie passante

"La poésie se transmet par les poètes depuis la nuit des temps d'abord à l'oral, ensuite imprimée sur papier, et maintenant, elle se transmet par les ondes sur un support numérique. Faut-il ajouter que la poésie a retrouvé ses lettres de noblesse par Internet en très peu de temps ? Le temps de prendre le temps de la découvrir et de la lire comme une parole partagée en libre accès sur le Net.





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Huguette Bertrand, écrivaine et poète québécoise est née à Sherbrooke au Québec.
Après avoir œuvré et circulé durant douze ans sur la voie traditionnelle dans le milieu de la poésie au Québec, Huguette Bertrand a fait un virage technologique en 1996 en n'utilisant plus que l'Internet pour la création et la diffusion de ses ouvrages de poésie qui se sont accumulés depuis sur son site « Espace Poétique ».
Au fil de leur création depuis 1997, tous ses ouvrages de poésie en version numérique ont été déposés dans la collection électronique de Bibliothèque et Archives Canada, [1] dont la version imprimée de chacun de ses 17 ouvrages de poésie figurent également au répertoire Canadiana ainsi qu'au répertoire de la Bibliothèque nationale du Québec.
De plus, douze de ses ouvrages sont également accessibles gratuitement dans leur intégralité en version .txt et html dans la bibliothèque virtuelle « Project Gutenberg » USA. Ces mêmes ouvrages ont été récupérés et accessibles pour aveugles en version BRF et Daisy sur Bookshare, ainsi qu'en format Pdf dans la bibliothèque virtuelle Bookyards.
Dans « Doing Gender - Franco-Canadian Women Writers of the 1990s », Fairleigh Dickinson University Press, Madison, N.J., USA, octobre 2001, 396 p., on la présente sous « Huguette Bertrand : "Internaute" - Pioneer Poet ». En parcourant le site officiel de l'auteure, on pourra constater que l'Internet fut pour celle-ci la voie royale pour la poésie qu'elle présente dans un espace d'échange avec autrui qui rime avec gratuit !


"L'écriture est au centre, comme une vie essentielle, obstinée. Écrire place la poète dans une relation au monde qui se dégage de l'anecdote et se fait construction même de ce monde.
Créatrice, elle est donc en poésie ce que le sens est à la langue : un cœur. Les images sont les truchements de la pensée, on les suit pied à pied jusqu'à la révélation de l'être qui nous ressemble en son humanité. Pourquoi, autrement, me montrerai-je si enthousiaste ?
Je suis partiale ? Ce n'est pas un mal. Car il n'y a pas qu'une relation au monde, dans la poésie de Huguette Bertrand. Il y a aussi des idées, une recherche formelle, esthétique. Tout cela me retient. Il y a une aspiration à la liberté, au respect. Il y a du désespoir devant l'impossible dialogue, devant la surdité de l'Autre, le silence des autres, l'indifférence. Il y a toutes ces choses qui nous ancrent ici et maintenant dans tout ce que ça a de difficile, souvent.
"
Leïla Zhour, extrait de "Huguette Bertrand et l'espace poétique : la place de l'essentiel"
Source: http://ecrits-vains.com/projecteurs/huguette_bertrand.htm



BIBLIOGRAPHIE: Espace perdu, Éditions Naaman, 1985 Par la peau du cri, Écrits des Forges, 1988 Anatomie du mouvement, Éditions En Marge, 1991 La mort amoureuse, Éditions En Marge, 1993 Silence en Otage, Éditions En Marge, 1993 Rouge mémoire, Éditions En Marge, 1995 Jusqu'à l'extrême regard, Éditions En Marge, 1997 Les visages du Temps, Éditions En Marge, octobre 1999 Entre la chair et l'âme, Éditions En Marge, mars 2000 Strates amoureuses, Éditions En Marge, mars 2000 Mots rouge espoir, Éditions En Marge, mars 2000 Ascension du désir, Éditions En Marge, octobre 2000 Dans le fondu des mots, Éditions En Marge, mars 2001 Entre l'ombre et la lumière, Éditions En Marge, septembre 2001 Sculptures et Poésie, (Bertrand/Bigata/Gautier), Éditions En Marge, octobre 2001 L’Inédite, poésie,  Anarchipel, poésie,  Poésie 1999-2005, Éditions En Marge, La poésie se mange crue, Éditions en Marges.

Tous les livres de  l'auteure accessibles accessibles sur :
- http://www.espacepoetique.com/Lecture/tournee.html


"Et si le doigt appuyait sur le désir
les espaces numériques pourraient rejoindre le rêve
pour assouplir les gestes conciliable
s"

Huguette Bertrand

In "La poésie se mange crue", 2010


Sur la voie commerciale de l'édition, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. La technologie Internet étant à ma disposition, je l'ai exploitée et j'ai bien vu que ce média était le moyen le plus approprié pour la diffusion et la découverte de la poésie.
Depuis l'accessibilité à l'Internet, nous avons maintenant deux voies de diffusion pour la poésie : l'une commerciale, l'autre gratuite. Sur la voie commerciale, les poètes reçoivent très peu de dividendes et sont peu lus, même les plus connus, tandis que sur le Web les poètes ne reçoivent aucun dividende mais peuvent être découverts et lus autour du globe.
L'édition sur Internet permet aussi des échanges avec des lectrices et lecteurs qui arrivent par courriel des quatre coins de la planète, ce qui crée des interactions enrichissantes qui en viennent à stimuler la création. 
La poésie se transmet par les poètes depuis la nuit des temps d'abord à l'oral, ensuite imprimée sur papier, et maintenant, elle se transmet par les ondes sur un support numérique.
Loin de dénigrer le livre, car tous mes recueils sont édités en livre dès que chacun est complété sur mon site web, je considère que les deux voies éditoriales peuvent cohabiter et même se soutenir l'une l'autre à une condition : Qu'on cesse d'avoir peur à ses droits d'auteur. Qui risque rien n'a rien et j'ajoute que c'est petit à petit que l'oiseau fait son nid dans le gratuit tout nu tout lu !

Huguette Bertrand



CHOIX de POÈMES:




    AU BOUT DU CRI


Au bout du cri
ce bruissement des fièvres
dans ma chambre aménagée de grenailles
et coupes anciennes

la tournée des siècles
le sang indigène des vieux morts abandonnés
la passion malmenée par une nuitée de pas

l'oeil au-dessus des villes brûlantes
le mouvement graffitique


*  *  *


Très haut
surgit une écriture difforme

le nerf couve les mots insolites

éruption de l'ivresse
au creux du poing solaire
la foudre vaincue
au visage de l'interdit

l'illusion en désordre
la fougue poursuit les pas de l'émue
vers le soir enragé


*  *  *


Jusqu'à la démesure
cette marche neuve
comme un ventre vide
invite l'inattendu
aux bras d'une saison

ployé au souffle
d'une flamme imprudente
la mot grince
sur le siège d'un doute
l'éclosion du verbe
dans la souillure des encres



*  *  *


À quoi sert
rapprocher des mots
d'ambiance discrète
telle lenteur de pluie fine

d'un épouvantable cri
ce geste tend à mourir
près d'une folie d'automne


*  *  *


Aux tendons de l'image
la lumière s'accomplit
confond la fleur et le roseau
le trait d'herbe
et la danse de l'arbre
la puissance de l'eau
et le chant des mutins

l'urgence du cri
l'inquiétude des murs
pour la fuite gelée dans un fruit

l'étrangeté murmure des mortels à profusion
au musée de temps chauve


*  *  *


Sur l'eau du chagrin
les imperfections ont une envie de voyage
dans l'esprit du texte

longtemps
le suc de la blessure
du genre royal
ce quelque chose d'yeux maladifs
l'impression d'un navire à la dérive

sous les pieds des chimères
les sottises
l'imposture
près d'un lampadaire
jouent du tombeau


*  *  *


Du déhanchement de la mer
déferle une étreinte
sur la grève
enroulée

trempée à l'os
la chair délinquante parle de douceur
le fer
vif sur l'éclair
conserve l'objet du soir achevé

perpétuellement remuée
la voilure aux paupières s'empourpre
et le phare savoure
le velours de l'oeil chaud

son teint de sel
le jet noir
la mer s'épuise


*  *  *


Au coeur d'une lampe
rampe la froidure
et son reflet inspire le temps au vague

la vie retire les pulsations opaques
aux pores de la pensée
attise le jour défait
en miettes de temps
pour l'oiseau affamé

la lampe en émeute
frissonne dans le creuset des nuits
ses ailes
rouillées au chant de chair


*  *  *


Faut-il brûler nos amants
en étincelles
sur nos mains pâles
comme des encens sur d'étranges pierres

ce rituel secret
d'un trait m'entraîne
vers de grandes chambres usées de cris mâles
et mes idoles du bout de l'onde
gisent étonnées
dans la sève du jour


*  *  *


Place du retour
un sourire secoue ses hanches
au bord d'une larme immense
électrise les neurones
les hormones
au bout d'un cri efficace

le feu brûle bleu
secoue la cage grise
crève la chaleur

et ça recommence
la chanson
la semence
la noirceur plein les bras
à l'ombre d'un pommier



In "PAR LAPEAU DU CRI"
Écrits des Forges, Trois-Rivières (Québec) Canada
coll. ROUGES-GORGES, no 58
Dépôt légal / Deuxième trimestre 1988







    CYCLES AMOUREUX

Sous les crocs du soir
les ventres amoureux
profanent
le corps dépecé du silence 

ils palpent l'attente
jusqu'aux heures affolantes 

du respir



derrière le tableau 

les battements de la forme
taire l'inconnu 

cet échappé de la main 



ça meurt toujours 

à l'opposé d'un écho 

quand le coeur s'enfonce dans l'absence
sous les orages de silences
et le tue-mouches

le temps se rupture
et le corps vole en éclats
sa respiration sous les arbres 

comme un objet sans repos 

devenu végétal 



assises sur le monde 

les amours lentes 

greffées à nos tempes 

s'éloignent comme des vierges ensemencées 

vers le chaud mélange du ciel 

entre l'extase
et son reflet



condamnées 

elles s'offrent jusqu'aux larmes
des cinémas



puis vint le délire 

puis la mort 

restituée 

une dernière fois dans l'haleine
comme un tout rassemblé 



promise au désert 

la vie génitale 

commande des toasts 

et du café 

se noie dans toutes les directions 

en laissant tomber ses fruits



mais au pied du lit 

il y a des novembres 

abandonnés à la pluie 

l'alchimie d'une chanson 

bleu-or 

et la porte de la mémoire
toujours fermée 

quand c'est nécessaire



cet effeuillage discret de l'automne

s'achèvera
dès que la paume

aura tué le frisson

sur la peau ornementale des filles

qui grignotent la passion

dans l'instantané des amants

soûls
leurs hanches
gravées dans le calcaire 

aux mille glissements de coeur 

éclatés dans l'oeuf

le corps baisé
en saumure poétique 

se fane vite et ras 

dans le remous des défroques 

et du lancer léger



sans sourciller 

le midi mange-tout annonce des mots
des nymphes
et des moustiques 

pour les cas d'après-midi 

comme si les oreillers étaient en manque 

sur les draps propres 

des amours empesées


enroulée dans le miel triste
et la plume d'oie
la peau chic 

hume les bières d'espèces 

en poursuivant les fossoyeurs
jusqu'au dix-huitième trou



ce dernier cratère amoureux 

de la chair embrasse 

à coups d'épée dans la poussière
le cri neuf 

définitif 



malgré ce discours 

cet espace blanc 

et tout ce remplissage du silence 

qu'on verse sur le père
la mère les enfants
il y a mémère dans la dramaturgie 

ordonnée
multipliée par l'espace-temps

on la retrouve en double 

en triple 

en quadrimoteur 

sur les ailes du langage
elle flotte 

sur la masse totale du poème 

étriquée



devant cette affiche en folie 

il a failli faire noir 

mais de parole en parole 

on s'est trompé de rue
puis on a marché sur des trous
mous 

en faisant claquer nos doigts
dans l'oreille des sourds



le bec en cul d'poule 

on retourne au salon 

l'instant d'une révolte
conservée dans la bienséance



à télé-Douceur
passe-moi le beurre 

du bonheur des morts apaisés 

et le popcorn 



viens 

on va faire la moue ensemble 

dans un coin d'ombre
et puis on se promènera 

dans la moiteur des yeux 

sans personne pour nous moucher



on investira le pont d'argile 

et on tassera nos vieilles peurs 

dans le courant de l'année
sans interrompre
les pigeons dans les beaux draps 

de soie 

pour le plaisir des mains 

et le désir encore 



il n'y a rien d'inquiétant 

quand la chambre est assoupie
et que ses effluves aspergent 

les corps endormis



le chatoiement de la brise sur la peau
grise les spasmes 

et la dentelle des rideaux

comme un vieux fantôme rabougri 

le songe 

songe 

il rafle le sommeil 

et tout recommence 



de mémoire distraite 

on redessine le corps 

qu'on range dans l'armoire 

sous une pile de secrets 

rapiécés
que le temps renifle 

en l'absence du poids des lettres 

et des mots cachés

il ne reste plus qu'à disparaître 

dans les noirceurs
et les idées 

puis à éteindre ce poème 

dans le cendrier


In "Anatomie du mouvement"
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada






    SYNCHRONISME

Les nuits sont rouges
comme une masse de soleil fondu

paresseusement
le lit dévore les multiples visages
de satin rose
que le jour a saccagés

le flot des corps s'épuise
sur le sable fin
des nuits endormies

la lumière secoue ses ailes
et nous nous réveillons tous
en même temps



*  *  *


    HASARD

Le ciel
chargé de blessures
a suivi la trace de nos silences
sans mesurer l'immensité de l'oeil
qui le regardait

sur le banc du quotidien
les dés jouent au hasard
et demain n'aura pas lieu



*  *  *



    ESPOIRS DÉMODÉS

Déroulez le tapis vert quand j'espère
que vous serez au rendez-vous
des musiques
des prières
et de l'amour en masse
pour la nouvelle année qui s'achève
dans la désinvolture des guerres
des bric-à-brac
et des j'en passe par-dessus la tête des voeux
présentés l'année dernière
lors d'un cocktail Molotov
et ses petits fours
crématoires
servis à l'ancienne
comme un malheur qui marche à pas feutrés
devant les gares de la pitié
et les files d'attente

les ruines se vengent



In "ROUGE MÉMOIRE"
Écrits des Forges, Trois-Rivières (Québec) Canada
coll. ROUGES-GORGES, no 58
Dépôt légal / Deuxième trimestre 1988


           

VOIX, poème traduit et paru sur la page culturelle dédiée à "la poésie contre la guerre", du journal
« AN-NAHAR », Liban, 4 mars 2003 - http:/www.annahar.com.lb/


En hommage à l'Égypte en devenir, et tous les autres à venir...




V O I X






    V O I X


Quand le monde s'endort
j'ai mal à mes pareils
à leurs amours échevelées

au milieu de leurs affaires

leurs pieds bien engagés

dans une mare juridique
j'ai mal à leurs valises
autour du globe

ces habitués des solitudes

leurs fuites au noir

dans le jaune de l'histoire
ces verts-de-gris qui jasent
dans le blanc des jours

j'ai mal au pouvoir éhonté de leurs mains

quand tout se passe

comme si de rien n'était
j'ai mal oui j'ai mal

quand la nuit poursuit ses enfants trop sales
cachés dans le ventre des villes
leur table dépourvue de sens
oui j'ai mal à leurs seringues
aux vendanges trouées de leurs bras

spécimens des téléthons

petites monnaies
quand j'enrage
j'ai mal oui j'ai mal

quand sonnent les bourdons
du corps évidé des églises

j'ai mal aussi oui j'ai mal à vos absences

j'ai mal à mon désir 

quand la pluie me pousse 

vers les abîmes de mon corps
suspendu aux vôtres 
j'ai mal à vos silences

ces intervalles prolongés entre vos mots
ces silences comme un souffle 

qui perdure à l'entrée de mon âme 

débordée par ce feu toujours lancinant
accompagnement de l'être

quand tout veut basculer

dans le néant

j'ai mal à ce qui remplit 
le coeur de mes pareils
comme une voix qui monte

pour dire

j'ai mal

Huguette Bertrand - 1996 (Canada)


2 commentaires:

lutin a dit…

Une trés belle page. Merci

La Voix des Autres a dit…

Merci Lutin. Huguette Bertrand valait le détour pour commencer cette année parce qu'elle écrit ce qu'elle vit, voit et rêve. Bonne année à vous. André